Carré de femmes

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Paul-Henri est le fils soumis d’une mère abusive. Il écrit des romans de gare. Sa mère, qui lui servait de secrétaire, vient de mourir. Karine, que Paul-Henri engage pour la remplacer, est jeune, compétente et délurée. Voilà donc un monde nouveau qui s’installe avec elle dans la maison et qui ne tarde pas à perturber les habitudes tranquilles de Paul-Henri, de la bonne Hermance et de Marie-Cécile, la fiancée de Paul-Henri. Ce n’est pas du goût de Maryvonne, la mère défunte. Elle refuse de disparaître et n’en finit pas de vouloir remettre les choses dans ce qu’elle estime être le bon sens…

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ACTE I

Scène I

 

Paul-Henri, assis derrière un bureau, compulse des notes. Entrée de la vieille Hermance.

Hermance - Maître…

Paul-Henri - Quoi encore ?

Hermance - Ben, justement, y’en a encore…

Paul-Henri - Encore quoi, ma bonne Hermance ?

Hermance - Encore une, Maître…

Paul-Henri - Encore une quoi ? Ne soyez pas sibylline…

Hermance (bougonne) - Si biline… si biline… si Monsieur est contrarié, moi je retourne à mes fourneaux…

Paul-Henri - Hermance, voyons : « sibylline » veut dire mystérieuse…

Hermance - Eh bien, dites-le donc !

Paul-Henri - Je vous le dis : ne soyez pas mystérieuse…

Hermance - Qu’est-ce qu’il y a de mystérieux là-dedans ?

Paul-Henri - Hermance, vous me faites perdre mon temps et je n’en ai déjà que trop perdu ce matin. Vous m’annoncez encore une quoi ?

Hermance - Encore une candidate ! De quoi voulez-vous que je parle ?

Paul-Henri - Encore une !

Hermance - Ben oui.

Paul-Henri - Mais c’est insensé !

Hermance - Non… C’est une fille comme les autres…

Paul-Henri - Comme les autres… Vous passez une annonce : « particulier cherche secrétaire » et le lendemain, votre salon est plus encombré que la gare de Lyon… Encore une ! Mais j’en ai vu défiler au moins cinquante depuis ce matin !

Hermance - Oui. Et c’est moi qui fais le ménage ! Vous pouvez pas savoir dans quel état il est, votre salon…

Paul-Henri - Encore une ! Et vous me dites qu’elle est comme les autres ?

Hermance - Ma foi oui. Peut-être un peu plus délurée…

Paul-Henri - Vous rendez-vous compte ma bonne Hermance que sur ces cinquante soi-disant secrétaires, quarante et une tapaient avec deux doigts, vingt-sept ne savaient pas utiliser un traitement de texte et, pour couronner le tout, il n’y en avait pas dix capables d’écrire une ligne sans commettre trois fautes d’orthographe !

Hermance - Moi, vous savez, Maître, l’orthographe…

Paul-Henri - Mais vous ne postulez pas pour un poste de secrétaire !

Hermance - Dame, non !

Paul-Henri - Et savez-vous que sur les dix qui restaient, quatre m’ont prévenu qu’arrivant en fin des droits de chômage, elles ne travailleraient que le temps de « réamorcer la pompe » et que toutes sauf une avaient des vues précises sur leur salaire, leurs horaires et leurs périodes de congés sans compter diverses exigences complémentaires ?

Hermance - Et l’autre, Maître ?

Paul-Henri - Elle était si laide, avec une mine si acariâtre !

Hermance - Monsieur est difficile. Alors qu’est-ce que je fais avec celle qui attend ?

Paul-Henri - Elle est en retard. Ce n’est pas de bon augure.

Hermance - Bon. Alors je lui dis de partir ?

Paul-Henri (avec un soupir) - Introduisez-la et qu’on en finisse.

Hermance - Je vais vous l’introduire. (Elle sort.)

 

 

Scène II

 

Paul-Henri - « Je vais vous l’introduire ! » Cette bonne Hermance, tout de même, je ne la vois pas accueillant les gens de l’Académie française… J’aurais peut-être dû engager la vieille harpie… Elle ne faisait pas de fautes mais elle sentait l’ail. Et elle était vraiment laide… Marie-Cécile aurait approuvé ce choix…

Entrée de Karine annoncée par Hermance.

Hermance - Mlle Cyd Charisse, Maître… (Rancunière.) Elle fume comme un pompier et secoue ses cendres sur le tapis ! (Elle sort.)

Paul-Henri (feignant de consulter sa liste d’un air affairé) - Asseyez-vous… (Il lui désigne une chaise basse de secrétaire. Karine s’assoit.) Vous appelez-vous vraiment Cyd Charisse, mademoiselle ?

Karine - Bien sûr que non. C’était seulement pour asticoter votre repoussoir, mais elle ne connaît même pas les vedettes de sa génération.

Paul-Henri - Mon repoussoir, comme vous dites, ne fréquente pas les salles obscures. Vous répondez en retard à ma convocation.

Karine - C’est exprès.

Paul-Henri - Exprès ? Je ne comprends pas.

Karine - Après le défilé habituel des mochetés et des tocardes, vous comprendrez tout de suite que je suis la meilleure.

Paul-Henri - Ah ! au moins vous ne doutez pas de vous-même !

Karine - Non. D’ailleurs la question n’est pas de savoir si je vous conviens mais si vous me convenez.

Paul-Henri - Vous allez me parler de congés ? De primes ?

Karine - Pour ça, on verra plus tard. (Pas satisfaite de sa chaise, elle se lève, va en chercher une autre plus confortable qu’elle plante devant le bureau sous le regard ébahi de Paul-Henri et s’assoit.) Pourquoi la vieille ronchon vous a-t-elle appelé « Maître » ? Vous êtes dans la gastronomie ?

Paul-Henri - Je suis écrivain, mademoiselle. Savez-vous taper à la machine ?

Karine - Quatre-vingt-treize mots minute. Quel genre d’écrivain ?

Paul-Henri - Deux cent mille exemplaires vendus par tirage. Parlez-vous des langues étrangères ?

Karine - L’anglais, l’allemand, l’espagnol et le russe. Et vous ?

Paul-Henri - Mes romans sont traduits en finlandais, en ouzbek et en hébreu. Utilisez-vous les ordinateurs IBM 412 ?

Karine - Enfantin. Est-ce que vous fumez ?

Paul-Henri - Non.

Karine - Moi oui. Il faudra vous y faire.

Paul-Henri - Je ne vous ai pas encore engagée !

Karine - Je garderai une bougie allumée sur mon bureau. Ça dilue la fumée. Il faut bien faire des concessions pour travailler en bonne harmonie.

Paul-Henri - Mais nous n’avons pas encore parlé de votre salaire…

Karine - Je vous indiquerai ça le moment venu. On va d’abord faire un essai pour voir si ça colle entre nous.

Paul-Henri - On va voir, en effet. Mettez-vous au clavier. (Karine s’installe.) Vous êtes prête ? Bien, allons-y. Je vais vous dicter un paragraphe de mon dernier roman.

Karine - Je note ça ?

Paul-Henri - Ne m’embrouillez pas. Je commence. (Il dicte, lentement d’abord.) « Un soleil féroce frappait de plein fouet les murailles de la finca… » Que se passe-t-il, mademoiselle, vous ne tapez pas ?

Karine - Si. C’est fait. Dictez plus vite.

Paul-Henri - Ah bon ! (Il dicte plus rapidement.) « La dure lumière modelait en creux et en bosses le visage du borgne… »

Karine - Plus vite.

Paul-Henri - « … dont l’œil méchant ne quittait pas son adversaire… »

Karine - Plus vite, voyons…

Paul-Henri (à toute vitesse) - « Ah ! ah ! ricana-t-il, je vous tiens à ma merci enfin… Lâchez votre arme ou j’égorge votre amie… La lame de son couteau fit perler une goutte de sang sur le cou de Sandra… Le Vicomte n’hésita pas un instant… Rien ne lui était plus précieux que la vie de Sandra… Il jeta son pistolet sur le sol… »

Karine - C’est vous l’auteur des aventures du Vicomte ?

Paul-Henri - Oui. Vous les avez lues ?

Karine - Ça m’arrive. Et qu’est-ce qu’il va faire, là, pour s’en tirer ?

Paul-Henri - Il va capter un rayon de soleil dans un de ses boutons de manchettes en argent et le projeter dans l’œil du borgne. Il profitera de son éblouissement passager pour le désarmer et libérer Sandra…

Karine - Pas bête. Pas évident mais pas bête.

Paul-Henri - Je ne vous demande pas votre avis. Montrez-moi ce que vous avez tapé… (Karine frappe très rapidement quelques mots de plus, sort la feuille de la machine et la lui tend. Il la lit.) Pas mal, pas mal… Il ne manque rien, pas de faute… Vous êtes vraiment très efficace… Que signifient ces chiffres en dessous ?

Karine - C’est mon salaire…

Paul-Henri - Vous plaisantez ! C’est deux fois plus que les autres…

Karine - Mais je travaille trois fois plus vite.

Paul-Henri - Tout de même ! Je veux bien faire un effort… Je vous offre…

Karine - Rien du tout. C’est ça ou trouvez-en une autre.

Paul-Henri - Mais enfin, mademoiselle…

Karine - Écoutez, Maître : un, vous n’avez pas trouvé de secrétaire valable ; deux, je suis la meilleure ; trois, votre éditeur, j’en suis sûre, attend votre livraison d’urgence ; quatre, vous avez besoin de moi ; cinq, ça fait tant ! Voilà. Si vous ne comprenez pas ça, c’est que vos réflexes sont moins rapides que ceux de votre héros le Vicomte… (Elle ramasse ses affaires et fait mine de partir.)

Paul-Henri - Attendez… Ce n’est pas une façon de discuter…

Karine - C’est oui ou c’est non ?

Paul-Henri - C’est tout de même incroyable…

Karine - C’est oui ou c’est non ?

Paul-Henri - Eh bien, j’y consens. C’est oui. Mais dans ce cas vous commencez le plus tôt possible.

Karine - Tout de suite.

Paul-Henri - Ah… Tout de suite ?

Karine - La semaine débute. Je travaillerai en continu. Donnez-moi les textes à taper et dites au repoussoir de me préparer un sandwich.

Paul-Henri - Un sandwich…

Karine - Oui ! Et remontez votre mâchoire, elle va se décrocher.

Paul-Henri - Ma mâchoire… ? (Il ferme brusquement sa bouche.) J’aimerais que vous m’appeliez « Maître » quand vous me parlez.

Karine - Maître ?

Paul-Henri - J’ai un grand projet.

Karine - J’espère que vous ne prévoyez pas le couchage dans le contrat.

Paul-Henri - Le couchage… ? Vous voulez dire une… une relation… sexuelle entre nous ? Mon Dieu, bien sûr que non ! Qu’allez-vous penser là ?!

Karine - J’ai des principes.

Paul-Henri - Je m’en félicite.

Karine - Moi je ne mélange pas l’amour et le travail.

Paul-Henri - Vous n’avez rien à craindre. J’obéis aux commandements de l’église. Et de surcroît, je suis fiancé.

Karine - Moi aussi.

Paul-Henri - Mes félicitations. Depuis longtemps ?

Karine - Depuis dix ans.

Paul-Henri - Dans un monde qui foule aux pieds les valeurs essentielles, voilà un jeune homme admirable !

Karine - Ce n’est jamais le même : j’en change tous les deux mois.

Paul-Henri (déconcerté) - J’avoue que je ne vous suis pas très bien…

Karine - Je travaille ici ?

Paul-Henri - Ici… Non… Vous avez un bureau par là…

Karine - Montrez-moi.

Paul-Henri (se ressaisissant) - Attendez… Voilà les copies à taper… (Il lui remet un énorme dossier débordant de feuillets.)

Karine (soupesant le paquet) - Vous avez pris beaucoup de retard… J’aurais dû vous demander davantage…

Paul-Henri - Ah non ! Mademoiselle, ça suffit ! Le bureau est par là, suivez-moi… (Au moment de sortir, il s’efface pour laisser passer Karine.)

Karine (éclatant de rire) - C’est ça, la vieille France, hein !

Elle passe la porte. Il la suit. Entrée d’Hermance qui regarde la scène déserte.

 

 

Scène III

 

Hermance - Où sont-ils donc passés ? (Le téléphone sonne. Hermance décroche.) Allô !… Oui… Oui c’est le bureau de M. Dromard… Non, le Maître n’est pas là… Non, je ne sais pas où qu’il est… Tiens, si, justement, le voilà qui revient… Oui, oui, il est bien là, Monsieur… Voilà, au revoir Monsieur. (Elle raccroche avant que Paul-Henri ait réussi à prendre le téléphone.)

Paul-Henri (furieux) - Hermance ! Hermance ! Je devrais vous… vous… (Il reprend son contrôle au prix d’un énorme effort.) Qui était-ce ?

Hermance - J’en sais rien. Quelqu’un qui voulait savoir si vous étiez là. Je lui ai dit que vous étiez là, c’est tout. Il n’y a pas de quoi s’énerver…

Le téléphone sonne de nouveau.

Paul-Henri - N’y touchez pas ! (Il décroche.) Allô !… Oui, c’est moi. Nous avons été coupés…

La voix au téléphone (impérieuse) - Quelle est l’idiote qui m’a raccroché au nez ?

Paul-Henri - C’était ma bonne Hermance… Elle m’a vu naître, savez-vous… Il y a entre nous une vieille fidélité…

La voix - Comme Proust et… (Avec un rire moqueur.)

Paul-Henri - Oui, c’est ça, comme Proust et…

La voix - Cessons de plaisanter, mon vieux. Vous savez que j’attends la copie de votre dernier truc…

Paul-Henri - « Le Vicomte et le borgne » ? Vous l’aurez sous huitaine, juré… Je viens d’engager une nouvelle secrétaire… L’ancienne m’a laissé tomber…

La voix - Elle s’est inscrite au chômage ?

Paul-Henri - Non, elle est morte.

La voix - Ah !… Ce sont des choses qui arrivent… À propos, mon vieux, vous savez que vous perdez de l’audience ?

Paul-Henri - Je...

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