PROLOGUE
C’est le soir, le groupe de vacancières arrive dans un joyeux brouhaha, de préférence par la salle de spectacle, précédé de Claire, et suivi d’Armand et Marcel qui portent tous les bagages. Tous ont des guirlandes de fleurs autour du cou. Eglantine arrivera la dernière en courant, laissant tomber sacs ou valises dans sa précipitation.
Lorsque tous sont sur scène, Eglantine comprise, Claire fait les répartitions dans les cases.
Bruits de vagues, musique typique tahitienne en sourdine.
Claire - Mesdames, messieurs, après ce long voyage en avion, vous voici enfin à Tahiti. Vous serez heureux de vous rafraîchir et de vous reposer. Je vais faire l’appel et vous donner vos destinations :
Mesdames Mathilde Lamousse et Edmonde Charleroy, dans la case Baleines.
Mesdames Josy Cuchot et Eglantine Lafleur, dans la case Maquereaux.
Mesdames Olivia Soutrakama et Marie-Berthe Fusais, chez les Thons.
Chez les Dauphins… ah, pardon, cette case m’est réservée.
Quant à Messieurs Armand Delapente et Marcel Tribouillaud, ils coucheront chez les Merlans.
Suivez-moi tous, je vous conduis à vos cases respectives, et demain je vous donnerai le programme du séjour en détail. En attendant, je vous souhaite une excellente nuit.
Nouveau brouhaha, chacun récupère ses bagages. Il peut y avoir des commentaires divers, erreur de valises, etc. Eglantine, toujours en retard, sort la dernière.
Lorsque tous sont sortis, le noir se fait, la musique augmente. Puis Eglantine réapparaît, ayant manifestement perdu quelque chose. Comme elle ne trouve pas, elle sort.
ACTE I
Scène 1
Claire, Mathilde, Edmonde, Eglantine, Josy, Olivia
Sur la plage, le lendemain dans la matinée.
La scène reste vide quelques instants, puis entre Claire qui compose un numéro de téléphone sur son portable.
Claire - Allô ! Ici Claire Lenoir… Je voudrais parler à… Oui, c’est cela… Vous me le passez ?… Allô ! Oui, c’est Claire Lenoir, je suis bien arrivée à Tahiti… Non, je n’en ai pas encore eu confirmation… C’est cela, je te tiens au courant… Au revoir.
Elle quitte la scène. Entrent alors Mathilde et Edmonde qui bavardent et vont s’installer sur deux sièges ; l’une a un casque colonial et l’autre une visière avec « Lamousse » écrit en grosses lettres.
Edmonde (se mettant de la lotion solaire) - Attendez que je vous raconte : je venais de soutenir brillamment une thèse d’ethnologie sur la résistance capillaire des femelles de Cromagnon, et j’étais mariée depuis trois jours, en voyage de noces à Berck-Plage, lorsque je m’aperçus que j’avais épousé un parfait crétin…
Mathilde (intéressée) - Comment cela ?
Edmonde - Il prétendait être architecte et n’était même pas capable de construire un château de sable !
Mathilde - Et il vous a fallu trois jours ? Mais moi, ma chère, je savais que mon mari était un parfait crétin avant même de l’épouser.
Edmonde - Mais alors, pourquoi convoler ?
Mathilde - Que voulez-vous ! C’était Edgar Lamousse, le fils du P.-D.G. des usines de mousse à raser du même nom. Souvenez-vous : « Là où passe Lamousse, plus un poil ne repousse ! » Il était bête et riche, j’étais pauvre, mais pleine d’ambition. Paix à son âme !… J’ai hérité de tout, et... j’ai changé le slogan.
Edmonde - Ah oui, je connais : « Lamousse, pour votre frimousse, c’est au poil ! »
Mathilde - Mais c’est très bien ! Je féliciterai mon responsable de la publicité ! Et vous vous reposez entre deux études sur le terrain, je suppose ?
Edmonde - Entre autres, mais surtout je suis là pour une affaire personnelle… (Plus bas.) Une affaire de cœur.
Mathilde - Pas possible ? Figurez-vous que moi aussi ! Tout à fait entre nous, je dois rencontrer ici ces jours-ci…
Edmonde lui coupe la parole ; elle désigne Eglantine qui arrive.
Edmonde - Regardez qui vient : Mlle Lafleur, Eglantine Lafleur, sujet très intéressant.
Mathilde - A quel titre ?
Edmonde - Elle me fait penser à un mémoire que j’ai rédigé il y a quelques années sur les aborigènes de Tasmanie : dans le groupe, il y a toujours une vierge âgée qui attire les ennuis. Eh bien, parmi nous, c’est elle. Vous verrez que je ne me trompe pas.
Mathilde - Vierge, dites-vous ? C’est sans espoir ?
Edmonde - Dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas !
Mathilde - Reste quand même un pour cent, qui sait ? Que diriez-vous de l’asticoter un peu et de lui tirer les vers du nez, pour passer le temps ? (Edmonde opine de la tête. Eglantine, mal fagotée, s’est assise timidement à l’écart. A Eglantine) Venez vous asseoir avec nous chère amie, et faisons plus ample connaissance. (A Edmonde.) C’est une déformation professionnelle chez moi : il faut toujours que je fasse réciter leur curriculum vitae aux personnes que je rencontre pour la première fois ! (Elle rit.)
Eglantine (intimidée, se désigne, interrogative) - Moi ?
Mathilde - Je n’ai pas de visions, il n’y a que vous et nous près de cette plage. Allez, venez !
Eglantine - C’est que je… (Elle s’approche cependant, et au moment où elle va s’asseoir près des deux femmes, elle regarde bouche bée Josy qui arrive, maquillée lourdement, bijoux de pacotille partout et qui s’installe sur le siège qu’elle allait occuper.) Mais c’est ma place, ces dames viennent de m’inviter à…
Josy (pas aimable) - C’est vot’ place ? V’z’avez l’ticket ? J’voudrais bien voir que ce siège vous soit réservé, la plage aussi, peut-être ? Déjà qu’dans la case, vous vous êtes pas gênée pour choisir le lit que j’voulais, hier soir ! (Vexée, Eglantine retourne à sa place en ricanant. Edmonde et Mathilde ont échangé des mimiques appuyées en regardant la scène. Josy se tourne vers elles.) Bonjour m’sieurs-dames ! (Sans gêne, elle continue son installation près d’elles, en étalant toutes ses affaires.)
Edmonde - Messieurs-dames ?
Mathilde - Ce sont nos couvre-chefs qui la trompent ! (A Josy.) Comment avez-vous dormi, ma chère ?
Josy - Seule ! J’suis en vacances : vingt ans d’turbin, pensez si j’l’ai mérité mon repos. J’avais mis des sous de côté : j’voulais aller voir les Esquimaux, mais la nana à l’agence, elle s’est trompée de ligne sur le catalogue : « T’en fais pas ma cocotte… », que j’y ai dit,
« … ça s’ra pour la prochaine ! »
Eglantine (aux spectateurs) - Si c’est dans vingt ans, elle aura raison d’aller au pôle Nord, la glace, ça conserve !
Edmonde - Les Esquimaux ? C’est drôle ça, figurez-vous que j’ai passé deux mois à étudier les mérites comparés des ethnies…
Mathilde (lui coupant la parole) - Très intéressant, certainement. Ah ! voici notre élégante Mme Soutrakama. (Entre Olivia Soutrakama, vêtue d’un vêtement trop chic pour l’endroit et très « nouvelle couture », chapeau extravagant, sac immense, etc. Tout bas à Edmonde.) Son dernier mari, à ce que j’ai entendu hier dans l’avion, était un prince indien. (Plus fort.) Approchez ma chère, venez donc vous faire admirer un peu. Peste, je vois que votre tenue sort de chez un grand couturier ! Quel chic !
Olivia - N’est-ce pas ! Cette petite chose m’a coûté les yeux de la tête. Cependant, mon couturier préféré, Carlo… vous savez, le grand, l’inimitable Carlo…
Josy (pouffant) - Ben moi, j’m’habille chez Tati !
Olivia - … Carlo a été si persuasif : « Chérie, faites-moi confiance, c’est tout à fait la mode à Marbella cette année ! »
Josy (détaillant Olivia de haut en bas) - J’croyais qu’on était à Tahiti ?
Olivia - Comment, Tahiti ? Mais oui, bien sûr, je confonds toujours ! C’est bien simple : à part les prénoms de mes trois ex-maris, j’oublie tout !
Josy - V’z’avez pas oublié pourquoi qu’vous êtes là, quand même ?
Olivia - Surtout pas, parce que si je suis venue si loin de mes résidences d’été habituelles, c’est que j’ai un rendez-vous galant ici même, aujourd’hui.
Mathilde et Edmonde (se regardent, étonnées) - Vous aussi ?
Mathilde - Comment donc, mesdames ? Nous serions trois à avoir choisi Tahiti pour la même raison ? (Josy se désigne en montrant quatre doigts, Mathilde l’aperçoit.) Quatre ?
Olivia - Je doute fort que mon aventure ressemble à la vôtre ! C’est que la mienne est si… comment dire… si moderne, si différente ! Si éloignée de la manière dont j’ai rencontré et épousé mes trois ex-maris !
Edmonde - Mon expérience d’ethnologue et mon essai sur les rites coutumiers des indigènes du…
Josy (lui coupant la parole, à Olivia) - Vous épousez tous les hommes que vous rencontrez ? Ben moi, alors, j’aurais battu l’record mondial !
Scène 2
Les mêmes, plus Claire et Marie-Berthe
A ce moment, arrivent Marie-Berthe et Claire qui portent tout le nécessaire pour servir une boisson rafraîchissante à chacune, ce que Claire fera pendant la scène. Celle-ci apporte également un poste à cassettes.
Mathilde - Je sens, mesdames, que nous allons avoir une bonne petite conversation sur le sujet qui nous tient tant à cœur : la gent masculine ! Qui commence ?
Marie-Berthe - De quoi s’agit-il ? Claire et moi ne sommes pas au courant !
Claire (très animatrice) - Je vais laisser madame Lamousse vous y mettre, au courant, mais je m’aperçois avec plaisir que vous avez toutes fait plus ample connaissance, gage je l’espère d’un agréable séjour. Je profite donc de ce rafraîchissement offert par le Club pour vous donner le programme des activités que vous serez amenées à pratiquer, activités aussi bien sportives que culturelles… Alors voilà, dans un instant…
Mathilde - Mais non, ma petite, votre programme d’activités nous laisse en ce moment complètement froides… si j’ose dire, car avec cette chaleur… ! (Elle s’évente.)
Josy (à Claire) - On parlait d’activités homicides.
Etonnement général.
Olivia - Comment ?
Josy - Ben oui, quoi, quand on s’occupe des hommes, c’est bien des activités homicides ! (Exclamations diverses.) Moi qui vous cause, j’les ai commencées d’bonne heure mes activités homicides ; j’en ai fait ma part, bénévole ou pas, mais maint’nant j’veux m’caser, c’est pour ça que j’suis v’nue ici. Ça a été du...