Cinq comédies grinçantes

Si un citoyen dépasse soixante-dix ans et qu’il vit encore, il faut inventer une loi qui lui impose de disparaître. Ainsi sera résolu le douloureux problème des retraites. Si un auteur apporte un scénario à un chaîne de télévision et que, brutalement, on lui intime l’ordre de tout changer (les personnages, les lieux, l’époque) tout en lui affirmant qu’on respecte sa créativité, il ne lui reste plus qu’à se clochardiser. Sur de telles hypothèses, pas si éloignées de la triste réalité, Victor Haïm construit cinq comédie humoristiques dont la drôlerie naît de situations limites qui se nourrissent de lucidité.

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De Toulouse à Bordeaux

 

Personnages : PASCALE

                     JEAN-PATRICK                 Durée : 25 mn

                     CLément

Le bureau sans âme d'une chaîne de télévision. C'est moderne, encombré de manuscrits, car il s'agit de la cellule de création consacrée aux scénaristes.

Un homme élégant finit de reboutonner sa chemise. Il rentre le bas de son pantalon, renoue sa cravate, se donne un coup de peigne.

Il appuie sur le bouton de son interphone.

 

Voix ASSISTANTE - Oui, Monsieur...

L’HOMME - Ma réunion est terminée... Il y a des appels ?

VOIX ASSISTANTE - Monsieur Delincourt demande que vous le rappeliez... Le rendez-vous de vendredi avec le ministère de la Communication est reporté sine die...

Monsieur Gurfinkel vous rappellera en fin de journée...

Madame de Calandre de la Jonnelière vous rappelle le dîner de samedi...

Mademoiselle Sandrine... vous demande de la rappeler dès que vous aurez ce message.

L’HOMME - Sandrine ? Quelle Sandrine ?

VOIX ASSISTANTE - Elle n'a pas donné son nom.

L’HOMME - Et vous ne l'avez pas demandé ?

VOIX ASSISTANTE - J'ai pensé que ça serait une maladresse !

L’HOMME - C'est juste ! Bien vu... Bon... J'ai un rendez-vous, non ?

VOIX ASSISTANTE - Oui. Quinze heures ? Clément Dufour...

L’HOMME - Ah, oui... Clément Dufour... Vous m'apportez le dossier ?

VOIX ASSISTANTE - Il est devant vous... sur votre bureau. Vous avez dû le pousser pour y poser le cul de cette salope que vous enfilez debout sur la table !

L’HOMME - Arrête, tu veux !?

VOIX ASSISTANTE - Où est-ce que vous l'avez mise ? Elle est sous le bureau, en train...

L’HOMME - Ça suffit, Clémentine ! Je te prie de contrôler tes vulgarités quand tu parles de ma collaboratrice directe !

VOIX ASSISTANTE - Bien Monsieur !

L’HOMME - Oh, c'est intelligent... On peut arrêter les hostilités après tant d'années... non ?

VOIX ASSISTANTE - J'introduis Monsieur Clément Dufour ?...

L’HOMME - Il est là ?

VOIX ASSISTANTE - Il arrive à l'instant.

L’HOMME - Un petit moment. Vous faites patienter...

(Fin du dialogue.

L'homme est préoccupé.

Il réfléchit un instant, prend un dossier sur son bureau et l'ouvre... comme s'il sentait mauvais.

Les cinq premières lignes le fatiguent, la suite l'épuise.

Entre, par une porte qui donne sur un petit cabinet de toilettes, une femme belle, qui vient de “se refaire une beauté”.)

LA FEMME - Alors ?

L’HOMME - Quoi ?

LA FEMME - Tu te sens comment ?

L’HOMME - Vidé !

LA FEMME - Moi, ça me donne soif...

L’HOMME - Je crois que Clémentine nous a entendus !

LA FEMME - Tant mieux, ça lui donnera des idées !

L’HOMME - Elle est jalouse comme une hyène.

LA FEMME - Vire-la !

L’HOMME - Tu rigoles ! Vingt ans de présence, membre influent du Comité d'entreprise, amie de ma femme... Elle me tient.

(La femme s’approche de l'homme et lui saisit à pleines mains son trois-pièces viril.)

LA FEMME - Et moi, je te tiens ?...

L’HOMME - Après la chasse, même le tigre a besoin de repos... Ne réveille pas la bestiole ; on a un rendez-vous !

LA FEMME - Clément Dufour ?

L’HOMME - Oui. Tu as lu ?

LA FEMME - C'est pas mal du tout. Il a quelque chose à dire... Ses personnages existent. Il va falloir qu'il s'y remette sérieusement pour comprendre... pour faire ce qu'on attend de lui, je veux dire.

L’HOMME - Bon. On s'en occupe ?

LA FEMME - Quand tu veux.

(L'homme appuie sur le bouton de l'interphone.)

VOIX ASSISTANTE - Oui Monsieur...

L’HOMME - Faites entrer Monsieur... Dufour.

VOIX ASSISTANTE - Bien Monsieur.

L'HOMME (pour lui-même) - Quelle chieuse !

LA FEMME - Quoi ?

L’HOMME - Hein ? Rien ?

(Il fait mine de se moucher.

Entre Clément Dufour.

Il a l'air bien dans sa peau.)

L’HOMME - Bonjour ! Pardon de vous avoir fait attendre. Ravi de vous voir.

LA FEMME - Comment ça va, mon cher Clément ?

(Poignées de mains.)

L’HOMME - Vous vous mettez là ? Là ? Ou bien là ? Comme vous voulez... Vous êtes chez vous.

CLÉMENT - Merci. Là, ça ira.

L’HOMME - Bien... Je crois qu'entre Pascale et vous, le courant passe, non ?

CLÉMENT - Oui, je pense...

PASCALE - Nous avons fait le bon choix Clément. Un auteur comme vous, quand on l'a sous la main, on se le garde. J'espère que vous n'irez pas porter vos œuvres à d'autres chaînes !

L’HOMME - Si vous faites ça, on vous tue. (À la femme.) Hein, on le tue ?

PASCALE - Ça c'est sûr !

(Ils rient.)

CLÉMENT - Alors, ça vous plaît ?

L’HOMME - On va le tourner, mon vieux ; qu'est-ce que vous croyez !

CLÉMENT - Formidable ! Vous savez quand ?

PASCALE - On va en parler... C'est pas une petite affaire, hein Jean-Patrick ?

JEAN-PATRICK -Sûr ! Vous avez mis le paquet. Mais, vous avez quelque chose à dire, et vos personnages existent.

PASCALE - Il y a une vraie matière à faire quelque chose de bien... De très bien !

CLÉMENT - Vous avez une idée pour la réalisation ?

PASCALE - Des idées ? C'est pas ça qui manque !

JEAN-PATRICK -A certains égards, il y a même trop de choix...

CLÉMENT - Trop de choix ?

PASCALE- Je crois que Jean-Patrick veut dire que le nombre de metteurs en scène qui voudraient tourner ça est considérable ! Je ne trahis pas ta pensée, Jean-Patrick ?...

CLÉMENT - Je trouverais que... Enfin, ça serait formidable de s'entendre avec quelqu'un qui entre dans l'univers poétique !

PASCALE - C'est très poétique...

JEAN-PATRICK -C'est une qualité, hein ?

PASCALE - Comment une qualité ? C'est plus qu'une qualité, c'est le matériau noble d'une œuvre...

JEAN-PATRICK -Son substrat. On peut dire ça ?

PASCALE - On doit le dire...

JEAN-PATRICK -Cela dit, la vraie poésie, c'est comme une bonne mise en scène : elle ne doit pas s'entendre, pas se voir...

PASCALE - Absolument ! D'ailleurs, tout ce qui s'affiche, tout ce qui est là, comme ça, d'une façon volontariste, ça s'annule quelque part.

JEAN-PATRICK -Et chez Clément, tu penses que ça se voit trop ?

CLÉMENT - Je ne crois pas. Je n'ai pas voulu faire poétique. C'est intrinsèquement poétique, parce que ça n'est pas ostentatoire, mais totalement en symbiose avec la psychologie...

JEAN-PATRICK -La psychologie... Attention ! Au petit écran, la psychologie, ça se vend comme un cercueil à deux places !

CLÉMENT - Ça dépend...

JEAN-PATRICK -Oh, la, la ! Vous savez, le téléspectateur de base, vous lui dites : il y a de la psychologie dans un climat poétique, alors là, c'est pas un zapping qu'il fait, c'est un massacre ! Il prend une tronçonneuse pour découper son poste.

CLÉMENT - Mais, dans mon œuvre...

JEAN-PATRICK -Ah, tu as vu ? Il parle d'œuvre ! Mon œuvre, il dit.

PASCALE - Eh oui ! Son œuvre ! C'est pas rien !

CLÉMENT - Comment dire autrement ? Vous ne pensez pas que c'est une œuvre ?

PASCALE - Si, si. C'est incontestable. C'est peut-être d'ailleurs sur ce concept qu'il faut réfléchir.

CLÉMENT - Qu'est-ce que vous entendez par réfléchir.

PASCALE - Eh bien, par exemple, tout remettre à plat et se demander si un œil neuf ne pourrait pas réécrire le dialogue par exemple.

(Clément ouvre la bouche, comme un poisson hors de l'eau... Il sent qu'il va mourir.)

JEAN-PATRICK -Ça va Clément ?

CLÉMENT - Je peux avoir un verre d'eau ?

PASCALE - Un whisky... Vous voulez un whisky ?

CLÉMENT - Oui, je veux bien...

(Elle se prépare à lui servir un whisky.)

JEAN-PATRICK -A quelle époque avez-vous situé votre action ?

CLÉMENT - Au XIXe siècle. Vous ne le savez pas !??

JEAN-PATRICK -Bien sûr ! J'avais un peu oublié...

CLÉMENT - Oublié ?... mais enfin, si ça ne se passe pas au XIXe siècle, plus rien n'existe.

PASCALE - Evidemment. Quoique !

JEAN-PATRICK -Eh oui, quoique...

CLÉMENT - Qu'est-ce que ça veut dire ce “quoique” ? Je ne comprends pas.

PASCALE - Je pense que Jean-Patrick s'interroge sur le pourquoi de cette époque, quoi. Hein, c'est ça Jean-Patrick ?

JEAN-PATRICK -Voilà... C'est ça.

(Clément avale son whisky.)

CLÉMENT - Mais enfin Toulouse-Lautrec, on peut le mettre à quelle époque ?

JEAN-PATRICK -Bien sûr, au XIXe siècle... si on garde le personnage de Lautrec. Il y a d'autres peintres, pourtant...

CLÉMENT - On en trouve un du XXe siècle et on lui scie les guiboles ?

PASCALE - Eh bien, vous dites ça par dérision mon petit Clément, mais ça n'est pas une si mauvaise idée !

CLÉMENT - Je rêve...

JEAN-PATRICK -Votre Toulouse-Lautrec, je suppose que vous ne l'avez pas fait court sur pattes ?

CLÉMENT - Un acteur, avec des trucages, c'est un jeu d'enfants.

 

PASCALE - La question n'est pas là, Clément ! Toulouse-Lautrec ou Picasso, quelle importance ! C'est un problème de fond.

CLÉMENT - De fonds ? Vous voulez dire, de budget ?

PASCALE - Pas du tout. Le budget, on s'en tape ! F.O.N.D.

JEAN-PATRICK -Comme tu y vas ! On ne s'en tape pas du tout ! (À Clément.) C'est ça les femmes hein, mon pauvre Clément ! Dès qu'il s'agit d'argent, hop : on s'en tape ! Ah, pour nous aplatir le porte-monnaie, elles s'y connaissent les grognasses !

PASCALE - Tu es d'une vulgarité !

JEAN-PATRICK (à Clément) - Dix ans de complicité, vous voyez ce que ça donne, hein Clément ? On se dit tout. On ne se passe rien. On est comme un vieux couple !

PASCALE - Sortez les violons ! (A Clément.) Encore un petit whisky ?

CLÉMENT - Un grand, s'il vous plaît...

(Elle le...

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