ACTE I
SCÈNE 1
CHARLY - GISELE
(Si l'on fait jouer un second inspecteur de police, se reporter à la SCÈNE 1 en fin de livret.)
Charly pousse un fauteuil roulant dans lequel Gisèle est assise.
Ils entrent sur scène par le dégagement côté jardin.
GISELE - Regardez-moi un peu ! Non mais, de quoi j'ai l'air là-dedans ?
CHARLY - D'une handicapée, naturellement !
GISELE (se levant précipitamment) - Justement !
CHARLY (la forçant à se rasseoir très vite, en regardant aux alentours si on les a vus) - Voulez-vous bien vous tenir tranquille ! Vous voulez mettre le plan du Commissaire LEPIC par terre ! Si quelqu'un s'était trouvé là, on était refaits !
GISELE - Parce que vous pensez peut-être que ça va être gai de rester assise toute la journée ; moi qui avais l'habitude de faire 15 km par jour, sur mes deux jambes, pas plus tard que l'année dernière !
CHARLY - Justement, ça va vous reposer, profitez-en !
GISELE (bougon) - Ça fait un an que je me repose, depuis qu'on m'a mise à la retraite.
CHARLY - Vous n'allez quand même pas me dire que ce travail de contractuelle vous manque tant que ça !
GISELE - Eh bien si, justement, ça me manque !
CHARLY - Je n'aurais jamais cru que mettre des P.V. sur les pare-brise, toute la sainte journée soit aussi palpitant !
GISELE - Au moins, j'y voyais du monde ! Qui m'insultait le plus souvent, je vous l'accorde, je me suis fait traiter de “pétasse” plus souvent qu'à mon tour, mais, au moins, je me sentais vivre, dans le coup quoi !
CHARLY - Eh bien, vous voilà de nouveau en selle !
GISELE - Vous parlez d'une selle ! (Tripotant le siège de son fauteuil.) Ah ! LEPIC m'a bien eue ! Il s'est bien gardé de me parler de ce fauteuil, votre commissaire quand il m'a proposé de jouer les “MAIGRET” en jupons !
CHARLY - Rôle que vous avez accepté avec empressement, si je ne m'abuse.
GISELE - Et comment ! C'est excitant, non ?
CHARLY - Excitant d'accord ! Mais dangereux aussi ! LEPIC ne vous l'a pas caché. Quinze pensionnaires de ce foyer logement, à qui on aurait acheté leur santé, tant ils paraissaient en forme et guillerets, sont passés de vie à trépas en quinze mois, sans que l'on s'y attende le moins du monde ! Arrêts du cœur ! Couic !
GISELE - Et c'est pourquoi je dois jouer les impotentes ?
CHARLY - Absolument ! Nous comptons sur vous ! Bon, le magnétophone fonctionne ?
(Gisèle en sort un de dessous la couverture qui lui couvre les genoux.)
GISELE - Paré à enregistrer, Inspecteur !
CHARLY - Vous savez vous en servir au moins ?
GISELE - Mais pour qui me prenez-vous, Inspecteur ? Handicapée, soit ! Mais pas idiote tout de même !
CHARLY - Bon ! On est bien d'accord, hein ! Pour tout le monde, ici, je suis votre neveu. Je viendrai au rapport aussi souvent que possible. Le Commissaire LEPIC ne peut venir lui-même, la directrice le connaît.
GISELE - Vous pouvez compter sur moi ! Je vais faire ma petite enquête le plus discrètement possible. J'espère aboutir sans y laisser ma peau !
CHARLY - On y compte bien ! Attention ! Voilà la directrice qui arrive. Rappelez-vous ! Vous devez vous méfier de tout et de tous !
GISELE (enclenchant le magnéto caché sous sa couverture) - C'est parti ! Moteur !
SCÈNE 2
DIRECTRICE - GISELE - CHARLY
DIRECTRICE - Voilà Mademoiselle DUBAC, vos petites affaires sont installées dans votre chambre. Vous avez émis le désir d'y préparer et d'y prendre vos repas seule, n'est-ce pas ?
GISELE - Ce n'est pas de gaieté de cœur, croyez-le bien, mais je suis astreinte à un régime si draconien que...
CHARLY (lui coupant la parole) - Ma chère Gisèle est incapable de résister à la tentation. Si elle prenait ses repas avec vos autres pensionnaires, sa santé en souffrirait très vite et...
DIRECTRICE - Je comprends très bien cela ! D'autant plus que je suis moi-même très gourmande, et, pour tout arranger, notre cuisinier est un excellent cordon bleu, ce qui n'incite pas à la sagesse ! Nos pensionnaires sont des petits veinards, vous savez ! Nous les bichonnons ! Nous attendons même une animatrice permanente, organisatrice des loisirs. Elle prend ses fonctions demain. (A supprimer si le rôle d'animatrice n'est pas attribué.)
GISELE (regards entendus à Charly) - Voilà qui est réconfortant ! C'est si pénible vous savez, de devoir abandonner son chez soi ! Mais, depuis cette attaque, je ne pouvais rester seule, au second, sans ascenseur !
DIRECTRICE (intéressée) - Vous êtes seule ? Pas de mari ? Un grand fils tout de même ?
CHARLY - Non, je ne suis que son neveu. Je reste son seul parent.
DIRECTRICE - Intéressant ! (Se reprenant et s'adressant à Gisèle) Intéressant pour vous, n'est-ce pas, d'avoir ce neveu sur qui compter.
GISELE - Oh oui ! Bien sûr ! Heureusement que je l'ai ce petit !
(Des pensionnaires sortent en bavardant du restaurant.)
DIRECTRICE - Ah ! Nos pensionnaires ont terminé de dîner. Puis-je vous présenter ?
GISELE - Mais bien volontiers !
CHARLY (bas, à Gisèle) - N'oubliez pas que l'un d'eux est sans doute un assassin !
GISELE (bas, à Charly) - Je ne pense qu'à ça, figurez-vous !
SCÈNE 3
DIRECTRICE - AMIRAL - CHARLY
GISELE - HERMINE - ERNEST - ALBANE
DIRECTRICE (s'adressant aux pensionnaires qui sortent de la salle à manger) - Mesdames, Messieurs, si vous voulez bien approcher, je vais vous présenter une nouvelle pensionnaire, Mademoiselle Gisèle DUBAC. Je suis certaine que vous saurez l'aider à s'adapter à notre cher foyer “LES CHARMETTES”.
AMIRAL (fort) - Eh bien Mademoiselle : bienvenue aux Charmettes !
LES AUTRES - BIENVENUE AUX CHARMETTES !
AMIRAL (fort) - Car aux Charmettes, c'est toujours...
LES AUTRES - LA FETE !
DIRECTRICE (à Charly et Gisèle) - Comme vous pouvez le constater, c'est très gai ici ! (A Charly) Je crois que nous pouvons les laisser faire plus ample connaissance. Si vous voulez bien m'accompagner, Monsieur, j'aurai quelques points de détail à régler avec vous. (Elle sort côté jardin dégagement.)
CHARLY - Je vous suis ! (Allant embrasser Gisèle gauchement) Bon, eh bien, au revoir Tantine ! Je reviens dès que possible. Prends bien soin de toi surtout ! Pas d'imprudence hein !
GISELE - Au revoir mon petit ! Et ne t'en fais pas pour ta vieille tante, elle a la peau dure.
CHARLY - Espérons-le ! (Il sort.)
HERMINE (vient serrer la main de Gisèle) - Très heureuse de votre arrivée parmi nous Mademoiselle DUBAC.
GISELE - Faites-moi plaisir, appelez-moi Gisèle tout simplement, à moins que vous n'y voyiez un inconvénient.
ERNEST (voix et gestes efféminés) - Mais nous n'en voyons aucun, au contraire, nous nous appelons tous par nos prénoms dans notre petite communauté. (Il grimpe sur le vélo et pédale.) Moi, c'est Ernest ! Ernest CASTOR ! (Gloussant) CASTOR, comme la bébête.
AMIRAL (singeant Ernest) - Ernest, dit TITINE, pour les intimes !
HERMINE (montrant l'Amiral) - Quant à ce triste individu, toujours à l'affût d'une mauvaise plaisanterie, c'est l’amiral !
GISELE - Amiral ! Voyez-vous ça !
AMIRAL - Qui, en fait, n'est qu'un ancien commandant de la marine marchande, pour vous servir ! Permettez ! (Il lui prend la main et la lui baise.)
GISELE - Marin quand même, donc ! Je retiens le : “pour vous servir” et vous le rappellerai à l'occasion.
AMIRAL - Mais j'y compte bien !
ALBANE (se présentant et lui serrant la main) - Albane de la GIROFLAYE, Marquise de BOISROBERT.
GISELE - Enchantée ! Mais... Une Marquise aux Charmettes ! Si je m'attendais !
ALBANE - Autant que je sache, chère Mademoiselle, il n'existe pas encore de maisons de retraite spécialement réservées à la noblesse.
AMIRAL - Il ne manquerait plus que ça ! Des ghettos pour aristocrates sur le retour !
GISELE - Amiral voyons ! (A Albane) Mais, si je puis me permettre, Madame la Marquise, pourquoi vous, qui disposez certainement d'une propriété agréable, pourquoi êtes-vous ici aux Charmettes ?
ALBANE - Eh bien, à ma grande confusion, il me faut bien vous avouer, ma chère, que, si le château de BOISROBERT était une propriété agréable, ô combien ! C'était également un gouffre d'une profondeur incommensurable ! Son entretien devenait de plus en plus ruineux. D'autre part, n'ayant aucune descendance, je me suis résolue, la mort dans l'âme, vous l'imaginez bien, à me défaire de la demeure de mes glorieux ancêtres.
GISELE - Cela a dû vous être bien pénible, en effet !
ALBANE - Un crève-cœur ! Mais c'était cela ou y terminer mon existence dans la misère noire et les privations ! Alors que maintenant, je vis ici, heureuse, avec un joli petit capital devant moi !
HERMINE - Faut pas avoir de regrets, allez, Madame la Marquise, vous auriez fini par vous ennuyer comme un rat mort dans votre grande bâtisse !
AMIRAL - Tandis qu'ici, vous avez de la compagnie ! Pas aussi reluisante sans doute que celle des barons, marquis et autres nobles personnages...
ALBANE - Détrompez-vous mes amis, votre compagnie m'est très précieuse et croyez bien que je l'apprécie au plus haut point.
GISELE - Puisque nous en sommes aux présentations, pouvons-nous continuer ? Avec vous peut-être Madame ?
HERMINE - Mademoiselle ! Mademoiselle Hermine.
AMIRAL - Dite MIMINE TOP 50 !
GISELE (réfléchissant) - Hermine, Mimine soit ! Mais TOP 50... j'avoue...
ERNEST - Encore une trouvaille de l'Amiral !
(Toujours sur le vélo, il pédale les mains derrière la nuque.)
AMIRAL (à Gisèle) - Ne vous inquiétez pas, vous comprendrez vite le pourquoi de TOP 50 ! (A Ernest qui pédale.) Vas-y Poupou : active ! active !
GISELE - Et vous Hermine, qu'est-ce qui vous a amené aux Charmettes ?
HERMINE - La solitude ! Je n'en pouvais plus d'être seule ! Je suis, ce qu'il est convenu d'appeler une jeune fille prolongée. (Riant) Dans mon cas, je dirais même très prolongée ! J'ai tenu 40 ans un petit commerce de laines et colifichets. Oh ! Ce n'était pas florissant, florissant, mais, je voyais du monde tous les jours, ça m'occupait. Et puis, l'heure de la retraite a sonné. J'ai vendu l'immeuble et le pas de porte avec bien du mal. Quant au fonds de commerce, n'en parlons pas, c'était carrément invendable !
AMIRAL - Et depuis, comme vous le voyez, elle tricote sans arrêt pour épuiser son stock !
HERMINE - (chantant) “Moi, j'tricote dans mon coin. J'suis idiote, j'suis idiote !” (Haussant les épaules) Et alors, je n'vais tout de même pas le laisser miter ce stock, non ?
ERNEST - D'accord, d'accord, mais vous pourriez peut-être changer de couleur ! ça fait bien un an que vous êtes sur le jaune et marron ! On s'en lasse !
HERMINE - Rassurez-vous, j'arrive bientôt au bout !
GISELE - Et dites-moi Hermine, vous n'avez aucun parent ?
HERMINE - Si, une seule et unique nièce qui travaille chez un pharmacien à Paris et qui ne manque jamais de m'écrire chaque mois et de m'envoyer de délicieux chocolats, confectionnés par ses soins.
ERNEST - Pour ça, ils sont fameux !
AMIRAL - Affirmatif !
HERMINE - Je n'ose pas lui avouer que je n'en mange jamais. Le chocolat me donne des aigreurs. Je suis fragile de l'estomac voyez. Mais, il y a ici assez d'amateurs. Alors, je la laisse croire que je m’en régale.
GISELE - Depuis combien de temps êtes-vous ici, Hermine ?
HERMINE - Voyons voir... Eh bien, ça fera deux ans tout juste le mois prochain.
ERNEST - C'est à vous que revient la palme de l'ancienneté alors !
GISELE - Vous êtes donc arrivé plus tard, Ernest ?
AMIRAL - C'est pas difficile, t'es arrivé en même temps que moi Titine ! Je m'en souviens parfaitement, il faisait un vent terrible ; j'ai bien cru que j'allais démâter, tonnerre de Brest !
ERNEST (vexé, descend de vélo) - Depuis quand t'appelles-tu Ernest CASTOR, toi ? C'est à moi que Gisèle a posé sa question, non ?
AMIRAL - C'est possible, oui ! (Il grimpe à son tour sur le vélo.)
ERNEST (voix et gestes efféminés) - Bon ! Alors, je peux peut-être répondre moi-même, si tu n'y vois pas d'inconvénient ?
AMIRAL (le singeant) - Mais je vous en prie Monsieur Castor, nous sommes tout ouïe !
ERNEST - Bon ! Eh bien voilà ! Je suis arrivé il y a seize mois. Le même jour que cet ostrogoth, hélas ! Et, en effet, il faisait un vent si atroce que j'en ai perdu mon toupet !
AMIRAL - PFUITTTTT... Envolée la moumoute ! A pu moumoute !
GISELE - Parce que vous portez une perruque, Ernest ?
ERNEST - Voui, je trouve que ça me rajeunit !
GISELE - Pourtant un front dégarni, chez un homme, ne manque pas de charme. ça vous donne un air plus mâle, non ?
AMIRAL (singeant Ernest) - Précisément, l'air mâle, c'est pas exactement le look de Titine, voyez ! (Il descend de vélo et fait signe à Ernest qu'il lui laisse la place.) Encore un peu de pédale, Titine ?
HERMINE - Celle-là, vous ne pouviez pas la laisser passer, hein ?
GISELE - Et vous êtes ici pour quelles raisons Titi... heu... Ernest ?
ERNEST (grimpant à son tour sur le vélo) - Pour me libérer de toutes les contraintes matérielles.
ALBANE - Expliquez-nous cela un peu, mon bon, vous piquez ma curiosité.
ERNEST - Eh bien, comme vous ne le savez pas encore, chère Gisèle, je m'intéresse énormément à tout ce qui est métaphysique, spiritisme, occultisme, eschatologie...
AMIRAL - Scatologie ! Ben mon cochon ! En voilà d'un pôle d'intérêt raffiné !
ERNEST - Es-cha-to-lo-gie ! Ignare ! ES-chatologie, pas Sca-tologie !
AMIRAL - Oh ! Excuse-moi Titine, j'avais compris : et, E-T scatologie.
ERNEST (méprisant) - C'est un sujet que je vous laisse bien volontiers. Vous devez d'ailleurs y être particulièrement brillant.
ALBANE - Voyons Messieurs, ne pourriez-vous éviter de vous quereller à tous propos ?
HERMINE (levant le nez de son tricot) - Et ça veut dire quoi au juste eschatologie ? (Elle se replonge dans son tricot.)
ERNEST (condescendant et pontifiant) - Eh bien l'eschatologie, chère Mimine, c'est... comment dirais-je ? C'est... l'ensemble des doctrines... des croyances... des légendes qui concernent le sort de l'homme après la mort. Du grec eschatos, qui veut dire dernier...
HERMINE (lui coupant la parole) - Oui, oui, ça y est, je vois !
ERNEST - Bien !
HERMINE...