Dialogues sur le banc
Quatre dialogues sur le banc N°77 – Auteur: Souplex Raymond
🔥 Ajouter aux favorisQuatre dialogues sur le banc N°77 – Auteur: Souplex Raymond
🔥 Ajouter aux favorisLA HURLETTE « EXTRA »
PERSONNAGES :
ELLE….. Mlle Jane SOURZA
LUI……. M. Raymond SOUPLEX
ELLE. - Il est encore en retard. Y’a pas moyen de manger à heures fixes avec lui... Ah, le voilà ! Ben... en quoi qu’il est déguisé ? (Lui arrive. Il est en habit, trop grand ou trop petit.) C’est passé la Mi-Carême, mon vieux.
LUI. - Bonjour, Carmen...
ELLE. - A quoi que tu joues ?
LUI. - Je suis venu vous voir en frac.
ELLE. - Où c’est qu’il est ?
LUI. - Quoi ?
ELLE. - Le fiacre ? T’es venu à pied.
LUI. - En frac... En habit… Tu ne remarques pas que je suis en habit ?
ELLE. - Si, ça se remarque… Qu’est-ce que tu fais, déguisé comme ça ? T’es nommé ambassadeur...
LUI. - J’étais à la noce.
ELLE. - A la noce de qui ?
LUI. - Je n’ai pas eu la curiosité de le demander.
ELLE. - Qu’est-ce que tu faisais dans cette noce ? C’était pas toi le marié, quand même ?
LUI. - J’étais extra.
ELLE. - Toi, extra ? T’as dû faire un effort, parce que t’as rien d’extra.
LUI. - Un extra est un maître d’hôtel que l’on embauche en plus des autres.
ELLE. - Et c’est toi qu’on a choisi ? Fallait vraiment qu’ils aient rien de mieux... Raconte...
LUI. - C’est un copain qui devait faire un extra dans un mariage.
ELLE. - Les mariés, ils allaient à l’hôtel ?
LUI. - Mais non.
ELLE. - Tu m’as dit que t’avais été maître d’hôtel extra. Un maître d’hôtel, c’est un patron d’hôtel...
LUI. - Non, je devais servir au dîner.
ELLE. - Et puis t’as servi à rien.
LUI. - Tu veux me laisser raconter, oui... Donc le copain il pouvait pas aller faire son extra et il m’a demandé de le remplacer...
ELLE. - Il t’as prêté son habit. C’est pour ça qu’il te va si bien...
Lui. - Non, celui-là je l’ai loué, même que ça m’a fait des frais.
ELLE. - T’aurais pu le prendre à ta taille... Y’en avait pas ?
LUI. - Si, mais c’était plus cher...
ELLE. - Alors, en quoi ça consistait ton travail ?
LUI. - A servir à table, à passer les plats, à verser le vin... C’est tout un art. Pour les vins, par exemple, il faut savoir dans quel verre le verser.
ELLE. - Parce que y’avait plusieurs verres ?
LUI. - Bien sûr...
ELLE. - C’est bien inutile, avec un on en a assez.
LUI. - Non, parce que t’as servi du vin blanc, après tu sers le rouge, si personne n’a pas fini son vin blanc t’es obligé de verser le rouge dans un autre verre.
ELLE. - Oh ! dis, des gens qui laissent du vin dans leurs verres ça mérite pas de vivre.
LUI. - D’accord, mais ça arrive...
ELLE. - Hé ben, alors, on leur dit : «Videz votre verre que je vous en mette d’autre».
LUI. - Ça ne se fait pas... Donc il y a plusieurs verres... et puis il faut annoncer quel est le vin que l’on sert...
ELLE. - Ça n’est pas difficile, t’as qu’as lire l’étiquette et puis t’annonces : «Supérieur 10».
LUI. - Il faut glisser ça doucement dans le tuyau de l’oreille du client.
ELLE. - Pourquoi ? Il faut pas que les autres entendent ?
LUI. - C’est l’usage...
ELLE. - C’est bien des histoires... T’arriverais avec ta bouteille et tu crierais : «Tendez vos godets, voilà du Mostaganem grande réserve», tout le monde serait au courant tout de suite...
LUI. - C’est pas comme ça qu’il faut faire... Et les plats, tu les présenterais à droite ou à gauche ?
ELLE. - Je les mettrais au milieu de la table et puis chacun se servirait...
LUI. - Il faut les présenter à gauche et dans un certain ordre, les dames d’abord en commençant par la plus âgée.
ELLE. - C’est agréable pour une dame. Quand on la sert la première, tous les autres se disent : «Tiens, c’est l’ancêtre».
LUI. - Et tu finis par le maître de la maison.
ELLE. - Comme ça il a l’avantage de manger froid, c’est pas la peine d’être le patron... Alors comment que ça s’est passé ?
LUI. - Pour s’être mal passé, ça se serait plutôt bien passé ; mais pour s’être bien passé, ça se serait plutôt mal passé ?
ELLE. - Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça s’est bien ou mal passé ?
LUI. - Ça aurait pu se passer mieux mais ça aurait pu aussi se passer plus mal.
ELLE. - T’as pas fini de parler par énigmes.
LUI. - C’est pourtant simple. Ça s’est passé le mieux possible dans le plus mal, et le moins mal dans le moins bien, mais assez mal dans le très bien.
ELLE. - Toi, tu t’es saoulé hier soir et t’es pas encore remis.
LUI. - Pas du tout... Enfin, ça s’est passé ni bien ni mal.
ELLE. - Tu t’es flanqué par terre avec le miroton ?
LUI. - Non, et puis d’abord dans un dîner comme ça y’avait pas de mironton. Il y a eu un petit incident au début. Le maître d’hôtel chef m’a regardé...
ELLE. - Et il t’as dit que tu la fichais mal...
LUI. - Pas du tout. Il m’a dit ; «Ça va, vous mettrez des gants blancs pour servir.» J’avais tout, sauf les gants. «J’ai pas de gants», que j’ai dit.
ELLE. - Alors il t’a vidé.
LUI. - Non, il m’a dit : «Vous ne pouvez pas servir sans gants... ça ne fait rien, vous laverez la vaisselle».
ELLE. - Tu lui a dit que tu ne voulais pas, alors il t’a vidé.
LUI. - Mais non... j’ai accepté et puis j’ai lavé la vaisselle. C’était le même prix.
ELLE. - C’était pas la peine de te mettre en habit pour laver la vaisselle.
LUI. - Je pouvais pas prévoir... Des gants blancs ! Tu te rends compte, d’autant qu’après le potage ils avaient déjà tous...