ACTE I
Tous les personnages, sauf Max, sont en scène, complètement immobiles. Catherine est assise dans le canapé, la tête dans ses mains.
Max, sortant de derrière le paravent. – Bonjour, messieurs-dames. Je me présente : je m’appelle Max. Je vous suis très reconnaissant d’être venus. En des circonstances aussi pénibles, votre présence et vos condoléances muettes sont pour moi d’un grand réconfort. (Il regarde le public puis, semblant comprendre…) Ah non ! Ne vous fiez pas aux apparences, elles sont tellement trompeuses ! Toutes ces personnes inanimées sont bien vivantes. C’est moi qui suis mort ; moi qui suis le mort de cette histoire. (Un temps.) Oh ! je vous vois venir ! Je sais ce que vous êtes en train de penser : « Il parle beaucoup pour un mort. » Mais ça, c’est normal. Quand on est mort, on a plein de choses à raconter. (Un temps.) Ce n’est pas la peine de me chercher des ailes dans le dos, je ne suis pas un ange ; encore moins une auréole, je n’ai jamais été un saint. Et de toute façon, vous n’êtes pas ici dans un conte, une légende. Non, vous êtes dans une histoire banale d’hommes et de femmes ordinaires ; et c’est ça qui est intéressant. (Silence.) En fait, l’explication est très simple. Je suis un personnage de théâtre et, fatalement, en mourant j’ai pris vie. Je suis devenu autonome et c’est pour ça que je ne suis pas abattu. Suivez mon raisonnement : a priori, quand il y a décès, celui qui a le plus à perdre, le plus de raisons d’être triste, c’est le premier concerné. Mais pour moi, c’est différent. J’ai pris mon envol, mon indépendance ; c’est génial ! (Un temps pendant lequel Max sourit béatement. Puis il redevient sérieux.) Il y a pourtant deux choses qui m’ennuient. La première, c’est que je ne sais pas pourquoi ni comment je suis passé de l’état d’homme en pleine santé à celui de cadavre. Après le repas, un bon repas, bien arrosé, avec mes amis ici présents, comme je me sentais un peu lourd, je me suis assis dans un fauteuil et me suis endormi. C’est une chose qui ne m’arrive jamais ! Toujours est-il que je me suis réveillé mort. La deuxième, c’est que je me sens un peu seul. Oh ! je sais ! Vous êtes là, vous ! Mais ce n’est pas pareil ; on se connaît à peine… tandis qu’eux… (Un temps.) Au milieu, sur le canapé, c’est Catherine, ma femme ; et les autres, ce sont mes amis. Celle qui est assise à côté de Catherine, c’est Dominique. Et puis il y a les trois couples : Monique et Bernard, derrière le canapé, Karine et Charlie, assis à la petite table, et enfin Jean-Loup et Sylvie. Ce sont de vrais amis, des amis de vingt ans, alors fatalement, de voir leur peine, ça me fait de la peine… (Un temps. Max regarde les autres personnages. Au public.) Ah ! au fait, j’oubliais de vous dire : mon cadavre est là, derrière ce paravent. (Un temps.) Vous savez, j’entends parfaitement ce que vous pensez : «Il aurait pu rester dans son corps, comme tout le monde. Ce serait tout de même plus correct. En tout cas, ça ferait moins désordre. » Je sais, je sais. Mais mettez-vous à ma place. Je viens de découvrir la liberté, alors j’en profite. Si j’étais resté dans ma carcasse, je me serais ennuyé… à mourir. Tandis que là, c’est plus… convivial. Je suis avec vous ; je discute avec vous, et… avec eux.
Il va s’asseoir à sa place : une chaise en devant de scène, sur le côté.
Les autres personnages s’animent. Certains marchent de long en large, d’autres sont anéantis. Ils attendent l’arrivée du docteur. Charlie et Jean-Loup sont assis. Bernard marche.
Charlie. – C’est pas vrai ! Mais c’est pas vrai !
Jean-Loup. – Et pourtant si, c’est vrai, mon pauvre vieux.
Charlie. – Mais bon dieu, tout à l’heure il pétait la forme, et là, plus rien…
Monique, en tapotant machinalement la main de Catherine. – Bernard, arrête de marcher de long en large, je t’en prie ! C’est déjà assez dur pour tout le monde… Pense à Catherine.
Bernard. – Excuse-moi mais je n’y peux rien. Je me demande comment vous pouvez rester là, inertes. Moi, ça me révolte. C’est tellement injuste…
Jean-Loup. – Parce que tu crois que nous, ça nous laisse froids ?! Arrête un peu, tu veux ! T’es pas tout seul à avoir de la peine. De toute façon, je ne vois pas ce que ça t’apporte de faire les cent pas comme ça.
Bernard. – Eh bien, moi, ça me soulage, et tant que ça ne gêne pas Catherine… Catherine, est-ce que ça te gêne ? (Catherine ne répond rien.) Là… Tu vois ! (Il repart.)
Karine. – Qu’est-ce que ça peut être, enfin ? Il avait l’air bien… Il s’était plaint de quelque chose, ces derniers temps ?
Catherine. – Non, au contraire. Il avait repris les footings et le tennis. Il se sentait rajeuni de dix ans, soi-disant, et il me disait de suivre son exemple, sinon il aurait l’impression d’être marié à une vieille.
Sylvie. – Comment pouvait-il dire ça, tu as cinq ans de moins que lui !
Karine. – Ça va ! Laisse tomber !
Monique. – L’explication est simple : overdose de sport. Le cœur aura lâché.
Karine. – Madame le docteur a parlé.
Monique. – Pourquoi dis-tu ça ?
Karine. – Mais parce que tu sais toujours tout mieux que tout le monde. En temps normal, c’est agaçant ; mais aujourd’hui, c’est insupportable.
Bernard. – Karine a raison, Monique. C’est insupportable et en plus c’est ridicule.
Monique. – Charmant ! Et pourquoi est-ce ridicule ?
Charlie. – Monique, quand le cœur lâche pour cause d’overdose de sport, comme tu dis, il le fait en plein effort, pas au milieu d’une sieste. Alors c’est le cœur ou autre chose. Le docteur le dira. Il n’y a qu’à attendre.
Dominique. – Attendre ! J’ai l’impression que ça fait un siècle qu’on attend. Qu’est-ce qu’il fait ? Il en met un temps !
Jean-Loup. – Ça fait seulement un quart d’heure qu’on l’a appelé. Laisse-le arriver. Tu sais bien qu’il a toute la sortie de la ville à traverser plus les cinq kilomètres pour venir jusqu’ici.
Court silence.
Catherine. – Je lui ai toujours dit que la maison était trop isolée, que s’il se passait quelque chose de grave… Il n’a jamais rien voulu entendre.
Coup de sonnette.
Sylvie. – On a sonné. C’est lui !
Catherine va ouvrir. Tous les autres se regardent pendant quelques secondes puis…
Charlie. – Bon ! On y va ! Qu’est-ce qu’on attend ?
Ils vont tous, sauf Max, derrière le paravent.
Les répliques suivantes sont dites en voix off derrière le paravent.
Catherine. – Voilà, docteur, il est là.
Docteur. – Écartez-vous un peu, s’il vous plaît. Pourriez-vous allumer la lampe ?… Merci !
Quelques secondes de silence.
Max, de sa place. – On va enfin savoir. Moi non plus, je n’y crois pas trop à l’overdose de sport.
Encore quelques secondes de silence pendant lesquelles Max s’approche du paravent et écoute.
Sylvie. – Alors docteur, qu’est-ce qu’il a eu ?
Jean-Loup. – Chut !
Docteur. – Madame, il faut prévenir immédiatement la police.
Catherine. – Mais pourquoi, docteur ?
Docteur. – Il ne s’agit pas d’une mort naturelle.
Bernard. – Vous ne voulez tout de même pas dire que…
Docteur. – Si. Il a été empoisonné. Je suis pratiquement sûr que l’autopsie le confirmera.
Silence. Max accuse le coup.
Charlie. – Mais c’est impossible, voyons ! C’est une intoxication alimentaire, ça ne peut pas être autre chose.
Docteur. – Non. Je suis désolé. Il y a des signes qui ne trompent pas. (Sa voix baisse de plus en plus jusqu’à disparaître.) Par exemple, vous voyez, là…
En même temps qu’il commence à parler, Max se dirige d’abord vers le public puis vers sa place.
Max. – Empoisonné !… J’ai été empoisonné !… C’est pas vrai !… (Silence.) Vous vous rendez compte de ce que ça signifie ?… Il n’y avait que nous, ici… Personne d’autre n’est venu de la journée… Ça veut dire que j’ai été assassiné par un de mes meilleurs amis… Quelle horreur !
Il se laisse tomber sur son siège. Les voix reprennent derrière le paravent.
Docteur. – Voilà ! Je dois vous laisser. J’ai une autre urgence… enfin une autre… j’ai une urgence. Ne touchez à rien avant l’arrivée de la police. Au revoir et… bon courage !
Catherine. – Je vous raccompagne, docteur.
Dominique. – Et moi, je vais appeler les flics.
Retour des personnages vivants, sauf Catherine et Dominique. Ils gardent le silence quelques instants, hébétés.
Bernard. – Incroyable ! C’est incroyable !
Charlie. – C’est tout ce que tu trouves à dire ? C’est monstrueux, oui ! On est en plein cauchemar.
Entrée de Catherine.
Karine. – Empoisonné ! Tu l’as vue, Monique, ton overdose de sport ! Overdose de connerie, oui !
Monique. – Mais tu es folle ! Qu’est-ce qui te prend ?
Charlie. – Oui, Karine, calme-toi. Ça ne sert à rien de te mettre dans des états pareils. Ça ne le fera pas revenir.
Entrée de Dominique. Elle regarde les autres, douloureusement.
Jean-Loup – Tu devrais t’asseoir.
Dominique – Max a été assassiné, et il n’y avait que nous ici. Vous voyez ce que ça signifie ? !
Charlie – C’est vrai ça !… Bon Dieu !
Un long temps pendant lequel Sylvie regarde les autres d’un air inquisiteur.
Karine. – Mais qu’est-ce que tu as à nous regarder comme ça ?
Sylvie. – J’essaie de deviner qui d’entre vous a pu le faire.
Karine. – Mais c’est épouvantable ! Comment peux-tu… ?
Sylvie. – Ce qui est épouvantable, c’est que Max soit mort… et empoisonné par l’un d’entre vous.
Karine – Arrête, tu es immonde !
Bernard. – C’est pourtant vrai que Max ne peut avoir été tué que par l’un d’entre nous. Mais ce qui est un peu gros, c’est ta façon de te défiler en disant « vous ».
Sylvie. – Je ne me défile pas. Je sais que ça n’est pas moi, c’est tout.
Karine. – C’est stupide. Moi aussi, je sais que ça n’est pas moi. Chacun de nous peut en dire autant.
Jean-Loup. – Oui, mais si chacun de nous le dit, il y en a un qui ment.
Charlie. – Un ou plusieurs. Qui te dit qu’il n’y a qu’un seul coupable ?
Monique. – Soupçonne tout le monde pendant que tu y es !
Charlie. – Et pourquoi pas ?
Catherine. – Vous n’avez pas fini ? Max est mort. Votre attitude est vraiment… indécente.
Dominique. – Tu as raison. Excuse-nous… Mais il y a tout de même bien quelqu’un qui a mis du poison dans son verre ou dans son assiette.
Jean-Loup. – Et si nous essayions de passer en revue tout ce que nous avons fait, et surtout ce qu’a fait Max, depuis ce matin ? Ça nous donnerait peut-être une piste.
Karine. – Tu ne crois pas que c’est le travail de la police, non...