ACTE I
Scène 1
Le roulement du brigadier est remplacé par un bruit de gouttes d’eau s’écoulant d’un robinet. Ce roulement s’arrête et on entend, pour remplacer les trois coups, le bruit que font les trois gouttes d’eau espacées, tombant dans un lavabo.
Le commissaire Roussin, l’inspecteur Lacave et un agent de police sont en faction devant la porte de la salle de bains.
Roussin. – À quelle heure a-t-on découvert le corps ?
Lacave. – À 11 heures du matin. La nuit tombait.
Roussin. – La nuit tombait à 11 heures du matin ?
Lacave. – Non, pardon… C’était 11 heures du soir…
Roussin. – Ah bon…
Lacave. – Mais il faisait encore jour.
Roussin. – Qui a découvert le corps ?
Lacave. – Le concierge.
Roussin. – Où se trouvait-il ?
Lacave. – Dans le lavabo.
Roussin. – Le concierge ?
Lacave. – Non, le corps.
Roussin. – Comment était-il ?
Lacave. – Eh bien, la victime reposait, morte noyée, la tête dans le lavabo rempli d’eau et les pieds dans l’armoire de toilette.
Roussin. – Crime, suicide ? Ou suicide maquillé en crime ?
Lacave. – Comme le crime ne paie pas, ce devait être un suicide.
Roussin. – Le suicide ne paie pas non plus.
Lacave. – Alors il a peut-être eu un malaise en se lavant les dents.
Roussin. – C’est possible, mais pourquoi avait-il les pieds dans l’armoire de toilette ?
Lacave. – Se sentant partir, il a peut-être essayé de se raccrocher ?
Roussin. – Avec les pieds ?
Lacave. – Ben oui, puisqu’il se lavait les dents ; il avait donc besoin de ses mains.
Roussin. – On ne se lave pas les dents avec deux mains !
Lacave. – C’est quand même plus facile que de se laver les dents avec un pied.
Roussin. – Votre perspicacité me touche, inspecteur.
Lacave. – Merci commissaire. Dois-je poursuivre ?
Roussin. – Qui, l’assassin ?
Lacave. – Non, ma narration.
Roussin. – D’accord, poursuivez.
Lacave. – C’est tout.
Roussin. – Parfait.
À cet instant, un photographe sort de la salle de bains.
Scène 2
Photographe. – Salut, commissaire !
Roussin. – Salut, Méliès. Vous avez pris toutes les photos nécessaires ?
Photographe. – Oui, mais le plus dur ça a été le visage.
Roussin. – Pourquoi ?
Photographe. – Eh bien, comme la victime a la tête en bas, dans le fond du lavabo, il a fallu que je démonte le siphon et le tuyau d’écoulement, que je retire la bonde, et c’est par le trou que j’ai pu photographier le visage… enfin, une partie.
Roussin. – Laquelle ?
Photographe. – L’œil gauche.
Roussin. – Comment est-il ?
Photographe. – Plein d’eau.
Roussin. – Encore un romantique. Mais au fait, en démontant la tuyauterie, vous avez vidé le lavabo ?
Photographe. – Rassurez-vous, j’avais au préalable transvasé l’eau dans un seau stérilisé. Quand j’ai eu pris la photo, j’ai tout remonté, replacé la bonde et reversé l’eau.
Roussin. – Bravo. Allez me développer ces photos au plus vite.
Photographe. – J’y cours ! Ciao ! (Il se dirige vers la porte donnant sur le vestibule.)
Roussin. – Ah ! j’y pense ! Tirez-en quelques-unes pour moi.
Photographe. – Pour vos archives personnelles ?
Roussin. – Non, c’est pour faire des cartes de vœux.
Photographe. – D’accord ! (Il sort.)
Scène 3
Roussin. – Au fait, Lacave…
Lacave. – Oui, commissaire ?
Roussin. – Avez-vous trouvé des empreintes ?
Lacave. – Oui, sur le savon. Mais on n’en tirera rien.
Roussin. – Pourquoi ?
Lacave. – C’est du savon noir.
Roussin. – Dommage. Sans empreintes, l’enquête démarre mal…
Lacave. – En tout cas, je peux affirmer que la victime était une marine.
Roussin. – Une quoi ?
Lacave. – Une marine.
Roussin. – Un commando américain ?
Lacave. – Non, une marine.
Roussin. – Un tableau ?
Lacave. – Non, une marine, comme celui qui navigue.
Roussin. – Celui qui marine s’appelle un marin. On dit « un marin », pas « une marine » !
Lacave. – Excusez-moi, commissaire, mais j’ai l’impression que la syntaxe qui ordonnait ma phrase vous a échappée. Je vous ai dit : « je peux affirmer que la victime était » donc, qu’est-ce qui était ? C’est la victime. Donc « marin » s’accorde avec « victime ». Comment est la victime ? Elle est marine !
Roussin, désignant l’agent en faction. – Alors de quelle couleur est son costume ?
Lacave. – Il est bleu marin.
Roussin. – Non, Lacave ! Son costume est bleu marine ! Et la victime était un aviateur !
Lacave. – Comme vous voudrez, commissaire.
Roussin. – Ça n’est pas parce que je veux, c’est comme ça ! Bref ! Qu’est-ce qui vous a fait dire que cet homme était un marin ?
Lacave, désignant l’agent. – Qui, lui ?
Roussin. – Non, la victime !
Lacave. – Eh bien, il y a deux ou trois petits détails dans sa tenue vestimentaire.
Roussin. – Lesquels ?
Lacave. – Eh bien, la victime porte un suroît de marin, une casquette de marin, des bottes de marin, un gilet de sauvetage. Dans sa poche bâbord il y a une carte marine, et dans sa poche tribord un sextant, et à son poignet une montre sous-marine.
Roussin. – La victime porte une montre ?
Lacave. – Oui, commissaire. Une montre javanaise.
Roussin. – Dans ce cas, regardez si la montre ne s’est pas arrêtée, ça nous donnerait l’heure exacte du crime ou du suicide.
Lacave. – J’ai regardé, commissaire.
Roussin. – Et alors ?
Lacave. – Elle marche.
Roussin. – Ah ! zut !
Lacave. – Remarquez, commissaire, ça ne veut rien dire : moi je ne suis pas mort, pourtant ma montre est arrêtée.
Roussin. – Vous avez prévenu le médecin légiste ?
Lacave. – Oui, commissaire. Dès mon arrivée.
Roussin. – Alors comment se fait-il qu’il ne soit pas encore là ? Il habite loin ?
Lacave. – Au-dessus.
Roussin. – Au-dessus de quoi ?
Lacave. – Au-dessus d’ici.
Roussin. – Alors que fait-il ? Il n’a qu’un étage à descendre.
Lacave. – Il a peut-être raté une marche.
Roussin, désignant le téléphone. – Appelez-le. Dites-lui que la victime trempe et que nous l’attendons.
Lacave. – Bien, chef. (Il décroche le téléphone.) Allô ! Pourrais-je parler au Dr Morand ?… Ah bon… Merci. Au revoir, madame. (Il raccroche.)
Roussin. – Alors ?
Lacave. – Il est parti depuis une heure.
Roussin. – Quoi ?!
À cet instant, la porte s’ouvre et le médecin paraît.
Scène 4
Roussin. – Qui êtes-vous ?
Médecin. – Morand, médecin légiste.
Roussin. – Ah ! quand même !
Médecin. – Excusez-moi, j’étais coincé dans l’ascenseur.
Roussin. – Vous prenez l’ascenseur pour descendre un étage ?
Médecin. – Oui, la rampe de l’escalier était sale. Bon, où est le corps ?
Roussin. – Dans le lavabo de la salle de bains.
Médecin. – Ça change de la baignoire… (Il entre dans la salle de bains.)
Roussin. – Dites-moi, Lacave, en dehors du concierge, vous n’avez vu personne d’autre dans l’immeuble ?
Lacave. – Pas encore, commissaire.
Roussin. – Allez me chercher ceux que vous trouverez et arrangez-vous pour savoir où sont les autres.
Lacave. – C’est comme si c’était fait, chef !
Roussin. – Dans ce cas, restez ici, c’est pas la peine de perdre du temps. (Le médecin sort de la salle de bains.) Alors docteur, parlez-moi du mort…
Médecin. – Bon départ de chanson, commissaire ! (Il chante sur l’air de « Parlez-moi d’amour ».) « Parlez-moi du mort… »
Lacave. – Ah ! ah ! Très drôle ! Hi ! hi !
Roussin. – Lacave, ce rire est de trop ! Alors, docteur ?
Médecin. – Eh bien, nous nous trouvons en présence d’un double crème.
Roussin. – Pardon ?
Médecin. – Non, d’un double crime. Je me demande pourquoi j’ai dit « double crème », je ne bois que du café noir…
Lacave. – Avec un croissant ?
Médecin. – Non, avec un œuf coque et des mouillettes. Je ne digère pas les croissants.
Lacave. – Moi je ne supporte pas les œufs, alors je prends un croissant.
Médecin. – Avec un café noir ?
Lacave. – Non, avec un double crème.
Médecin. – Moi j’aime pas le lait. Et vous, commissaire ?
Roussin. – Moi je m’en fous ! Ce qui m’intéresse, c’est le mort ! Alors ?!
Médecin. – Eh bien, avant de mourir noyée dans son lavabo, la victime a été assommée par un objet contondant.
Roussin. – Quel genre ? Barre de fer, fer à friser ?
Médecin. – Éponge.
Roussin. – Pardon ?
Médecin. – La victime a été assommée par une éponge.
Roussin. – Une éponge ?!
Lacave. – Du latin « spongia » ?
Médecin. – Parfaitement, une éponge… dans laquelle on avait glissé une boule de pétanque.
Roussin. – Incroyable !
Médecin. – Mais vrai !
Roussin. – Vous avez une preuve de ce que vous avancez ?
Médecin. – Tenez, regardez vous-même. (Il sort une éponge de sa serviette.)
Roussin. – Lacave, donnez-moi un couteau.
Lacave. – Voilà, chef. (Il lui tend un peigne.)
Roussin. – Qu’est-ce que c’est que ça ?
Lacave. – Un peigne.
Roussin. – Je vous ai demandé un couteau.
Lacave. – Je n’en ai pas, chef.
Roussin. – Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?
Lacave. – Je n’ai pas osé, chef.
Roussin. – Sachez, Lacave, que « le premier symptôme de l’amour vrai chez un jeune homme, c’est la timidité, chez une jeune fille, c’est la hardiesse* ».
Lacave. – Je sais, chef.
Roussin. – Lacave, ne me dites pas que vous m’aimez ?!
Lacave. – Oh non, chef !
Roussin. – Alors pourquoi lorsque je vous demande un couteau, me tendez-vous un peigne ?
* Victor Hugo, Les Misérables.
Lacave. – Peut-être que ce matin je me suis coiffé avec mon couteau…
Roussin. – Docteur, vous avez un couteau ?
Médecin. – Oui, mais je ne le prête pas. D’ailleurs, votre couteau est inutile.
Roussin. – Pourquoi ?
Médecin. – Parce que cette éponge a une fermeture Éclair.
Roussin. – Quoi ?
Médecin. – Permettez ? (Il prend l’éponge et l’ouvre avec une fermeture Éclair.) Et voilà la boule de pétanque !
Roussin. – Ça par exemple ! Cet assassin a du génie !
Lacave. – Pour peu qu’il habite la Bastille…
Roussin. – Lacave !
Médecin. – Ah ! ah ! Très drôle !
Roussin. – Lacave, vous me copierez cent fois : « C’est pas parce que les routiers sont sympas qu’ils doivent doubler dans les virages. » À votre avis, docteur, à quand remonte la mort de la victime ?
Médecin. – À 22 h 37, hier au soir.
Roussin. – Trente-sept minutes juste ?
Médecin. – À un centième près.
Roussin. – Parfait. Nous avons donc une certitude et un indice.
Lacave. – Lequel, commissaire ?
Roussin. – Pouvez-vous réfléchir un instant, Lacave ?
Lacave. – Allez-y, commissaire, j’ai du temps devant moi.
Roussin. – Nous savons… Lacave, si vous dites « de Marseille », je vous envoie aux archives !
Lacave. – J’ai rien dit, chef !
Roussin. – Non, mais vous y avez pensé, ce qui revient au même. Donc nous savons que l’arme du crime est une boule de pétanque cachée dans une éponge. Nous sommes bien d’accord ? Lacave ! Je vous parle ! Vous boudez ?
Lacave. – Non, chef. Je réfléchissais.
Roussin. – À quoi ?
Lacave. – Eh bien, je me demandais pourquoi l’assassin a caché une boule de pétanque dans l’éponge, plutôt qu’un autre objet aussi lourd ?
Roussin. – Eh bien, inspecteur Lacave, la réponse est simple. À quoi sert une boule de pétanque ?
Médecin. – À jouer à la pétanque…
Roussin. – Ne soufflez pas, docteur ! Lacave, je vous écoute ?
Lacave. – À jouer à la pétanque, chef.
Roussin. – Et où joue-t-on à la pétanque ?
Lacave. – Dans le Midi, chef.
Roussin. – Exact ! Donc ?
Lacave. – Oui, chef.
Roussin. – Quoi, oui ?
Lacave. – Oui donc, chef.
Roussin. – Donc, l’assassin est un méridional ! Vous êtes con ou quoi ?
Lacave. – Plutôt « ou quoi », chef.
Médecin. – Permettez, commissaire… Je suis natif du Midi et je ne permets pas…
Roussin. – Rien ne m’arrêtera pour faire éclater la vérité !!! La justice triomphera, car je ferai tout pour qu’elle triomphe !
Médecin. – Méfiez-vous, commissaire : « la haine change la face de la justice » !
Roussin. – Alors j’agirai de profil. Au fait, docteur, vous habitez bien au-dessus ?
Médecin. – Oui, juste au-dessus.
Roussin. – Et que faisiez-vous hier soir à 22 h 37 ?
Médecin. – À cette heure-là je devais éternuer.
Roussin. – Pourquoi à cette heure-là ?
Médecin. – Parce que j’ai commencé à éternuer à 22 heures, et ce jusqu’à 23 heures.
Roussin. – Vous avez un témoin ?
Médecin. – Oui, commissaire, ma femme.
Roussin. – Votre femme était encore éveillée à 23 heures ?
Médecin. – Oui, commissaire, elle regardait « Midi magazine ».
Roussin. – À 23 heures ?
Médecin. – Oui, ma télé est déréglée.
Roussin. – Et vous n’avez rien entendu d’anormal ?
Médecin. – Absolument rien.
Roussin. – Résumons-nous. Le meurtre a eu lieu à 22 h 37 et à 23 heures, soit vingt-trois minutes plus tard, le concierge découvrait le corps.
Lacave. – C’est tout à fait exact, chef.
Roussin. – Le concierge vous a-t-il dit dans quelles circonstances il a découvert la victime ?
Lacave. – Non, chef.
Roussin. – Alors, envoyez-moi le concierge et débarrassez-moi du corps.
Lacave. – Tout de suite, chef.
Médecin. – Bon, eh bien moi je vous laisse. Au revoir, commissaire, et bonne chance.
Roussin. – Dites moi, docteur, vous connaissiez la victime ?
Médecin. – Non, pas du tout. D’ailleurs, ici, à part le concierge que je rencontre le jour des étrennes, je ne connais personne.
Roussin. – Tant pis. Au revoir, docteur.
Médecin. – Au revoir.
Le médecin sort de la chambre, pendant que l’inspecteur et l’agent sortent de la salle de bains en portant le corps de la victime enveloppé dans un drap.
Lacave. – Chaud devant ! (Les deux hommes et leur paquet se dirigent vers la porte donnant sur le vestibule. Cette porte s’ouvre. Un homme entre. Voulant éviter le nouvel arrivant, l’inspecteur et l’agent font un pas de côté, heurtant le mur avec la tête de la victime.) Ça a la tête dure, ça, madame !
Ils sortent en croisant Salingue.
Scène 5
Salingue. – Je voudrais parler au commissaire Roussin.
Roussin. – C’est moi. Je vous écoute.
Salingue. – Eh bien, voilà, commissaire. Je viens d’apprendre par le concierge que le locataire de cet appartement était mort, et…
Roussin. – Qui êtes-vous, monsieur ?
Salingue. – Je m’appelle Salingue. Félicien Salingue.
Roussin. – Vous connaissiez la victime ?
Salingue. – Pas du tout.
Roussin. – Parfait. Parlez-moi d’elle.
Salingue. – Eh bien, je ne la voyais presque jamais.
Roussin. – Et ça se produisait souvent ?
Salingue. – À chaque fois que je rentrais.
Roussin. – Vous habitez l’immeuble ?
Salingue. – Oui, commissaire. Au second. La porte de droite en sortant de l’ascenseur.
Roussin. – Pourquoi me dites-vous tout ça ? Je ne vous ai rien demandé.
Salingue. – Excusez-moi, je...