Louise et les pétroleuses

Blanche, Marie, Pauline, trois femmes du peuple de Paris, accompagnées d’un titi surnommé Galmioche, traversent la ville et les événements de la Commune. Au hasard de leurs déambulations elles croiseront le chemin de Louise Michel, Gustave Courbet et de quelques moblots se battant pour l’honneur de la France contre les soldats de Thiers. Sans réelle conscience politique mais emportées par la liesse populaire, elles vont se joindre à la mêlée tragique qui durera 72 jours et s’achèvera au Père-Lachaise, au pied du mur des fédérés.

Victor Hugo dira de cette lutte pour un idéal égalitaire, social et fraternel : « Le cadavre est à terre mais l’idée est debout. »

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Nous sommes le 17 mars 1871 à Paris.

Un gamin sur un tas de cailloux.

Un flambeau près de lui.

C’est le soir. Il joue de l’harmonica.

Puis il chante le premier couplet de « La semaine sanglante » de J.-B. Clément.

Galmioche (lentement) - Sauf des mouchards et des gendarmes,

On ne voit plus par les chemins,

Que des vieillards tristes en larmes,

Des veuves et des orphelins.

Paris suinte la misère,

Les heureux mêmes sont tremblants.

La mode est aux conseils de guerre,

Et les pavés sont tous sanglants.

Refrain

Oui mais !

Ça branle dans le manche,

Les mauvais jours finiront.

Et gare ! à la revanche

Quand tous les pauvres s’y mettront.

Quand tous les pauvres s’y mettront.

La tête d’une femme sort de l’ombre.

On ne voit pas son corps. Elle tient une lanterne éteinte.

On entend des aboiements de chiens par intermittence. Elle boite légèrement.

Blanche - Je m’appelle Blanche, j’ai trente-cinq ans, je travaille à l’usine de… Vos gueules les chiens ! Je travaille à l’usine. Six heures-vingt heures avec une pause pour faire pipi et une autre pour le casse-croûte, rien de plus. Je me plains pas, y’a pire, et puis je gagne bien ma vie. Enfin disons que je gagnais de quoi ne pas mourir de faim. Mais depuis que les Prussiens nous ont envahis, depuis qu’ils font le siège de Paris, c’est fini, plus de pain, plus de travail et plus d’usine. Rien que des pierres ! Et faire un ragoût à la sauce cailloux c’est pas ça qui réchauffe l’estomac… C’est pas fini, les chiens ?! Nous aussi on a faim ! Alors les os on les ronge, on les suce, on les broie et y reste rien. Z’avez qu’à demander à M. Thiers de vous envoyer de la viande versaillaise. (Elle fait trois pas, trébuche.) On n’y voit rien ! Plus de gaz dans les réverbères.

Derrière elle, quelqu’un s’affale.

Marie - Merde ! Font chier à enlever tous les pavés. Hier encore ils étaient là.

Blanche - Qu’est-ce que je disais !

Marie - Y’a quelqu’un ?

Blanche - Y’a moi.

Marie - Qui c’est, « moi » ? Communard, calotin, soldat, réac, bonapartiste ?

Blanche - Rien de tout ça. Une femme de Paris et c’est tout.

Marie - Quel Paris ? Celui de l’ouest ou celui de Belleville ?

Blanche - Celui de la misère où y’a plus grand-chose à manger.

Marie - Alors t’es du mien. Donzelle de faubourg ! T’as rien pour voir mieux ?

Blanche - J’ai une lanterne mais y’a plus de pétrole et j’ai rien pour allumer.

Marie - Alors pourquoi tu la promènes avec toi ? C’est pour la compagnie ?

Blanche - C’est pour si que je trouve un peu de carburant.

Marie - Je suis Marie, blanchisseuse. Pour un franc cinquante par jour je blanchis les caleçons des jean-foutre de réactionnaires pour qu’ils aient leurs fesses bien au chaud. Je blanchis leurs draps, qu’ont des taches qui me feraient honte si c’était moi qui les faisais. Je blanchis leurs si belles liquettes au col cassé qui portent aussi de bien belles éclaboussures de plats qui seront jamais dans mon assiette. Tu sais qu’elles me causent leurs taches, j’ai appris à les déchiffrer. La tache de gros bourgeois ça n’a rien à voir avec la crasse de prolo, ça te fait voyager. Je vais dans les restaurants grâce à elles, je bois du vin de bouteilles cachetées, je hume les épices, les sauces, les parfums exotiques qui te chatouillent le palais, je déglutis, je salive, je déguste du nanan de chez « Procope ». Et puis vers le col tu te prends des bouffées de sent-bon que tu verras jamais sur la peau d’une comme toi. C’est rien que du Fragonard, du Roger&Gallet, du Guerlain. Enfin, je te parle du haut parce que pour ce qui est d’en dessous de la ceinture, tu te rends compte qu’on est tous les mêmes.

Blanche - L’homme c’est jamais qu’un petit cerveau et un gros tas d’organes !

Marie - L’homme c’est une femme mais en pire. (Elles rient.) Et tu fais quoi, toi ?

Blanche - Je travaillais à l’usine mais faute de matière première, faute de commandes, elle a fermé.

Marie - Laquelle ?

Blanche - Je dis pas.

Marie - Pourquoi donc ?

Blanche - J’aime pas le dire.

Marie - Tu fais quoi ? Des armes ? Des chassepots pour tuer nos maris ? Des baïonnettes ?

Blanche - Mais non ! T’es folle !

Marie - Ben quoi alors ? Tu peux le dire, je t’ai bien dit que je travaille dans la souillure.

Blanche - Ben… moi… c’est dans le pot de chambre.

Marie (riant) - Et alors ? C’est pas sale. C’est une fois vendu qu’il le devient.

Blanche - T’as raison ! On en fait même des rigolos. Avec un œil dans le fond pour les mariages. Et aussi d’autres avec Adolphe Thiers. Ça doit bien soulager de lui faire un étron sur la fiole !

Marie - Moi, ça me couperait l’envie !!! (Elles rient à s’en tordre le ventre.) Ah, j’aurais jamais pensé que ce nabot enragé pouvait me faire rire.

Blanche - Emile, y dit qui faut qu’on le respecte, que c’est le fondateur de la République et que c’est lui qui a empêché les Prussiens de nous bouffer tout crus.

Marie - C’est qui cet Emile ?

Blanche - C’est le mien, celui qui m’a donné son nom et que je dois supporter, le jour sur le dos et la nuit sur le ventre.

Marie - Et ça n’a pas l’air de te rendre heureuse.

Blanche - Bah ! Le bonheur c’est un plat de riches. Emile y dit que, nous autres, on ne l’aura qu’au ciel.

Marie - Fait sa toilette à l’eau bénite, ton Emile ?

Blanche - Y dit que Dieu est si important que là où il se trouve y’a de place pour rien d’autre.

Marie - Et pourquoi qu’il nous remplit jamais le ventre alors ?

Blanche - Emile y dit…

Marie (la coupe) - « Emile y dit, Emile y dit », hé, tu nous lâches avec ton Emile ? Tu parles jamais avec tes mots à toi ?

Blanche - Emile y dit que la femme ça doit s’occuper des chaussettes et point des affaires de la vie.

Marie - Encore un bon disciple de Proudhon, ton régulier. « Une femme qui exerce son intelligence devient laide, folle et guenon », voilà ce qu’il dit. Ton Emile c’est son petit frère, non ?

Blanche - C’est ses idées.

Marie - Et il te laisse sortir ? D’habitude ça aime pas voir traîner sa gueuse dans les rues.

Blanche - Y m’croit à l’usine. Alors moi je suis venue voir où qu’elles vont, toutes ces femmes qui courent par là.

Marie - Elles vont à Saint-Bernard de la Chapelle.

Blanche - A l’église ? Y’a des messes à c’t’heure ?

Marie - Non, les messes c’est dans la journée et le soir y’a des réunions. Viens-t’en avec moi, ce soir y’a Louise Michel qui va causer.

Blanche - C’est qui ?

Marie - Louise Michel ? Tu connais pas Louise Michel ? L’instit qui donne des conférences sur nous, sur notre travail, sur l’instruction. Elle dit qu’on doit toucher le même salaire que les hommes pour le même travail.

Blanche - Elle est folle. On gagne toujours moins.

Marie - Justement, elle dit qu’il faut plus. Que c’est pas normal. Qu’on doit se défendre. Tu sais qu’elle a été à l’enterrement de Victor Noir, habillée en homme, avec un couteau sous son manteau ?

Blanche - Ah non !

Marie - Le 22 janvier, habillée en garde national, elle a fait le coup de feu sur l’Hôtel de Ville.

Blanche - Oh, ça doit être une bien chabraque c’te femme-là.

Galmioche s’est approché discrètement, il essaie de profiter de la pénombre pour glisser sa main dans le sac de Marie.

Marie - Hep, hep, hep, toi ! (Elle l’attrape comme elle peut, par une oreille, les cheveux, le cou, la chemise…) T’as pas de poches à ton pantalon que tu cherches à glisser tes mains dans mes affaires ?

Galmioche - Aïe, aïe, aïe ! J’ai rien fait. C’est pas d’exprès, j’ai rien vu, il fait plus noir que dans les chiottes à ma mère.

Marie secoue la besace que le gamin transporte, ça sonne comme de la ferraille.

Marie - Ah oui ? Et ce joli petit trésor, il vient d’où ?

Galmioche - Aïe, aïe… Lâchez-moi, m’dame, ça fait mal, j’ai la peau qui se décolle ! Aïe, aïe…

Blanche - Lâche-le Marie, y dit que ça lui fait mal.

Marie - Et tu le crois ? C’est voleur et compagnie cette engeance. Avoue !

Elle lui donne une claque sur la tête puis le lâche. Il se frotte le crâne.

Galmioche - Ben oui, quoi, je suis un tire-laine, faut bien se défendre quand on n’a plus de parents, plus d’amis, plus rien que le pavé crasseux des caniveaux.

Blanche - Pauv’ môme !

Marie - Arrête, tu vas faire pleurer ma copine. T’es qu’un bon à rien, un coupeur de bourse, un rapinier, un pégreleux des faubourgs !! Tu mérites un bon pied au cul, ouais !

Galmioche - Hé, si tu me claques un baiser, je te donne du parfum.

Marie - De quoi ? Quel parfum ?

Galmioche - Du qui te colle la bonne odeur même quand t’as fait cuire du chou-fleur. Je l’ai chouré à une vieille de Passy.

Marie - Montre !

Il sort un flacon de sa besace mais un homme arrive.

Emile - Blanche ! Kess tu fais là ?

Blanche - Ah… Emile, te v’là ? Tu reviens d’où ?

Emile - Réponds pas à une question par une autre, j’te demande ce que tu fais dans la rue.

Blanche - L’usine a fermé. Je rentrais. Mais toi…

Emile - Tu rentrais ? Tu te fous de moi ? Tu vas me dire que c’est le chemin ?

Blanche - Je raccompagnais Marie.

Emile - Pour quoi faire ? Tu trouves pas qu’on a assez de malheurs comme ça ? V’là que t’es mise à pied, que l’argent de la soupe va encore être rétréci, qu’on va remplacer les patates par des trognons, le maigre par du gras et toi tu cours les rues avec une femme qui m’a pas bien l’air d’être fréquentable…

Marie (rapidement, sur la parole d’Emile) - Dis donc, mal élevé !

Emile - … au lieu d’aller t’occuper du ménage. Allez, ouste, file !

Blanche - Calme-toi, mon Milou, j’ai rien fait de mal.

Emile - Tu traînes avec la racaille, les rouges, les socialeux, ça grouille comme des rats !

Blanche - T’as bu, Emile, tu sens l’absinthe.

Emile - Je fais ce que je veux ! Faut bien oublier cette saleté d’époque. Pis de quoi j’me mêle ? C’est pas à la femme de faire des reproches à son mari. Tu la vois celle-là ?

Il agite sa main au-dessus de sa tête, prêt à frapper.

Marie - Hé, ho ! Du calme, mafalou, range tes poings.

Emile - Va y’en avoir pour les deux si vous filez pas droit. Gare, gare !!!

Blanche - J’vas y aller, Emile, doux, tout doux.

Galmioche - Ça tient pas la picole, l’arsouille, ça s’esquinte à la verte et après ça veut houspiller les Joséphine ?

Blanche, Marie et Galmioche tournent autour d’Emile qui tente de les frapper sans y parvenir.

Emile - Bande de rouges ! Socialeux ! Révolutionnaires ! Ils ont bien fait d’enchrister Blanqui ! Au gnouf les fouriéristes ! Je vous embouse la trogne, moi ! (Il finit par tomber au sol. Galmioche s’empare alors de la montre qu’il portait à son gilet. Il l’agite en dansant sur place. Emile se lève et poursuit le gosse qui s’enfuit.) Rends-moi ça, maudit chapardeur ! Rends-moi la montre qui me vient de mon père !

Blanche est blême, Marie rigole puis, devant la tête de son amie, vient la consoler.

Marie - Rigole, c’est rien. Il a juste sali son fond de culotte.

Blanche - Il t’aurait frappée, s’il avait pu.

Marie - Il t’a déjà frappée, toi ?

Blanche - Plus d’une. Ma boiterie, ça vient de ça. Une chaise !

Marie - Saligaud ! Faut qu’tu le quittes !

Blanche - Pour aller où ? J’ai plus personne, pas de famille, rien.

Marie - Hé, dis, t’es la grande sœur au mioche ou quoi ? On va te cacher. Viens-t’en avec moi.

Blanche - Comme ça ? D’un coup ?

Marie - Viens ! On va voir Louise à Saint-Bernard, elle aura une solution, c’est la présidente du Comité de vigilance du XVIIIe arrondissement.

Un groupe traverse la scène et emporte les deux femmes.

Galmioche revient en jouant avec la montre.

Une...

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