ACTE I
SCENE 1
Richard - Rebbeca - Margaret
Le rideau s’ouvre sur un château en Ecosse. Richard, le maître des lieux, se trouve dans le salon du château. Il est vêtu du traditionnel kilt écossais. Il est visiblement furieux. Il fait les cent pas dans la pièce, rallume plusieurs fois sa pipe, vide « cul sec » plusieurs verres de whisky (après le troisième, il remplit de nouveau un verre et boit directement à la bouteille). Il parle seul en s’adressant à un tableau accroché sur le mur au centre de la pièce, représentant Lord MAC GREGOR, son père.
Richard - Alors ça ! Je n’arrive pas à y croire… Comment avez-vous pu me faire une chose pareille ? … (Il s’arrête devant le portrait.) Je sais que votre sens de l’humour est aujourd’hui légendaire, mais s’il s’agit d’une de vos nombreuses blagues, sachez que je la trouve de très mauvais goût… (Il se remet à arpenter la pièce, puis se retourne brutalement vers le portrait.) Mais comment voulez-vous que je fasse ? Oh, je sais que pour vous cela n’aurait pas été difficile ! Mais moi, enfin Père, vous m’imaginez… Ah non, sûrement pas !…
(Margaret, la gouvernante, entre sans faire de bruit. Comme Richard ne l’a pas remarquée, elle tousse plusieurs fois.)
Ah Margaret ! Je ne vous avais pas entendue entrer. Le notaire est-il reparti ?
Margaret - Oui Monsieur, je l’ai personnellement raccompagné jusqu’à sa voiture.
Richard - Merci Margaret.
Margaret - Voulez-vous un peu de thé, Monsieur ?
Richard (il tend la bouteille de whisky vers Margaret) - Du thé ? Ah non merci Margaret ! J’ai besoin de quelque chose de plus fort… Vous étiez présente, vous avez entendu ce que le notaire a dit ? C’est inimaginable… Enfin, Margaret, à votre avis, pourquoi mon père m’a-t-il fait une chose pareille ?
Margaret - Oh, Lord MAC GREGOR n’a pu faire cela que dans une intention louable ! Il a pensé à votre bien Monsieur, et à celui de votre famille.
Richard (il hausse les épaules et secoue la tête) - Mon bien ? Ah oui ? Et bien, parlons-en de mon bien !
Margaret (elle s’approche de Richard) - Justement, à ce propos Monsieur, si je peux faire quelque chose pour vous…
Richard - Vous Margaret ! Mais quoi ?
(Richard se sert un autre verre. Pendant ce temps, sans que Richard la voit, Margaret se regarde dans le miroir et rajuste sa coiffure.)
Margaret - Voyez-vous Monsieur, j’ai longuement réfléchi. Cela fait maintenant de nombreuses années que je suis au service de cette famille. Nous nous connaissons bien et pourtant nous n’avons jamais eu l’occasion de parler seul à seul. (Sa voix se fait plus langoureuse.) Pourtant, je suis certaine que je pourrais apporter une solution à votre problème… Voyez-vous Monsieur, on trouve souvent près de soi ce que l’on cherchait jusque là si loin.
Richard (il semble de nouveau très énervé) - Ecoutez Margaret, je ne comprends rien à ce charabia de bonne femme. D’ailleurs, je ne comprendrai jamais rien aux femmes.
(Richard se sert un nouveau verre de whisky, mais ne le boit pas tout de suite.)
Margaret - Je veux dire par-là, Monsieur, qu’il n’est peut-être pas nécessaire d’aller chercher à l’extérieur ce dont vous avez besoin.
Richard - Soyez plus explicite Margaret.
Margaret - Et bien, il y a certainement près de vous une personne, susceptible de vous aider.
Richard - Vraiment ? Et qui ? Il n’y a ici que ma sœur et vous, alors… (Il a un geste d’impuissance.)
Margaret - Je vois que vous ne comprenez pas, alors je vais être plus claire. (Elle se plante devant Richard, prend le verre qu’il a dans la main, le vide « cul sec » le lui rend, et tend son visage comme pour l’embrasser.) Moi Monsieur ! Je suis prête à me dévouer corps et âme pour vous aider. Je SUIS votre solution.
Richard (très étonné) - Vous n’allez pas bien Margaret ? (Il va s’asseoir.) Vous devriez vous méfier, vous avez peut-être de la fièvre. (Il détourne la conversation.) C’est ce temps, il fait tellement humide en ce moment, et puis la température a drôlement baissée…
(Pendant ce temps, Margaret va se mettre dans un coin de la scène, elle se tamponne le nez avec son mouchoir, visiblement offensée.)
Margaret - Oh, oh, oh… !
(A ce moment Rebbeca entre. Elle porte un cône argenté sur la tête. Elle ne parle pas, passe devant Richard ébahi, et s’arrête au milieu de la scène.)
Rebbeca - Je ne vous dérange pas au moins ?
Richard (heureux de cette diversion) - Non, non, entre, je t’en prie. Rebbeca ! Ton chapeau est vraiment très… très… (Il cherche ses mots.) … surprenant. Vous ne trouvez pas, Margaret ?
Margaret - Oh certainement, vous avez raison ! Il est très… surprenant. Mais n’est-il pas un peu voyant ?
Rebbeca - Ah seigneur ! Ignorants que vous êtes ! Il ne s’agit pas d’un chapeau, mais d’un… (Elle sort un papier de sa poche et lit.) … cône à ondes cosmiques. (Elle range le papier dans sa poche.)
Richard (amusé) - Je croyais qu’il s’agissait plutôt d’un entonnoir.
Rebbeca - Richard ! Ce cône m’a été livré ce matin de Londres. Il s’agit d’un appareil qui réfléchit les rayons solaires et émet des ondes cosmiques qui peuvent être perçues dans l’au-delà.
Margaret - Et que se passe-t-il quand vous avez cette chose sur la tête ?
REBECCA - Ce cône doit me permettre d’entrer en contact avec les entités, les âmes des défunts.
Richard - Et cela grâce aux rayons solaires ?
Rebbeca - En effet.
Richard - Mais Rebbeca, il fait un brouillard à couper au couteau.
Rebbeca (elle pousse un profond soupir de déception, s’assied près de son frère, et enlève le cône qu’elle pose sur ses genoux) - Ah oui, je sais. Ecoute Richard, j’ai décidé de t’aider.
Richard - Ah ! Toi aussi !
Rebbeca - Pourquoi moi aussi ?
Richard - Et bien, Margaret vient également de me proposer son aide.
Rebbeca - Margaret ? (Elle s’approche de Margaret.) Vraiment ? Il est vrai que vous êtes très attachée à certains membres de notre famille. N’est-ce pas ?
Margaret - Vous savez bien Mademoiselle que je fais cela uniquement pour me rendre utile.
Rebbeca (d’un air perfide) - Mais bien sûr Margaret, pour vous rendre utile.
(Margaret hausse les épaules, se tamponne le nez de son mouchoir, et se retourne pour ranger quelques livres qui étaient en désordre dans un coin de la pièce.)
En tous cas, moi j’ai la solution.
Margaret et Richard (en même temps) - Vraiment ?
Rebbeca - Et oui. (A ce moment, elle sort triomphalement un jeu de tarot de sa poche et l’étale rapidement sur la table du salon. Elle se met à genoux.) Je vais faire appel aux cartes et si ce n’est pas suffisant, j’interrogerai les esprits.
Richard (il se lève brusquement) - Tu sais parfaitement que je n’ai jamais cru à toutes ces foutaises.
(Margaret s’approche de la table, visiblement intéressée.)
Rebbeca (en colère) - Attention Richard, tu vas offenser les esprits et tu sais parfaitement qu’il vaut mieux ne pas les mettre en colère.
Richard (moqueur) - Et que vas-tu voir dans tes cartes ?
Rebbeca - Oh, si tu ne veux pas des cartes, je peux aussi bien faire avec du marc de café ! Qu’en pensez-vous Margaret ?
Margaret - Les cartes sont en effet une excellente idée Mademoiselle, mais je maintiens que MON IDEE n’était pas si mauvaise.
Richard (pour échapper à Margaret) - Après tout, peu importe. Va pour les cartes.
(Richard s’assied dans un fauteuil et écoute la conversation d’une oreille très distraite. Il réfléchit.)
Rebbeca - Bien. Allons-y Richard. Dis un chiffre.
Richard - Sept.
Rebbeca (posant un doigt sur les cartes) - 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7. (Elle retourne une carte.)
Margaret (poussant un cri) - Ah ! Un pendu ! Oh mon dieu, Monsieur Richard, pendu…
Rebbeca - C’est vrai que ce n’est pas bon signe, mais il ne sert à rien de paniquer. Ça peut vouloir dire… Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? (Puis sur un ton mystérieux.) Comme dit le dicton « marié ou pendu ».
Richard - Pour moi le choix est fait. Ce sera pendu.
Rebbeca (elle hausse les épaules et continue) - 1, 2, 3, 4. (Elle retourne la carte.) Tiens, je vois une visite.
Margaret - C’est certainement le notaire qui est venu tout à l’heure.
Rebbeca - Non, non, ce n’est pas possible, c’est une visite qui lui fait très plaisir.
Richard - Et bien si, c’est le notaire. Il est rentré à l’étude, s’est aperçu qu’il y avait eu une confusion avec un autre Richard Mac Grégor, et il va revenir pour me le dire.
Rebbeca - Pas moyen que tu sois sérieux une minute. 1, 2, 3, 4… (Elle retourne une carte et la brandit.) Ah, ah ! Je vois une femme dans ta vie…
Richard - Comme si je n’en avais pas assez avec vous deux.
Rebbeca - Aucun doute possible, c’est bien une femme…
Margaret - Est-ce que vous voyez comment est cette femme ? Est-elle brune ou blonde ?
Rebbeca - Je vois très bien, c’est une blonde. Tiens, un peu comme vous Margaret.
Margaret (triomphante) - Je le savais. Je suis la personne qu’il faut. Bien entendu, ce serait uniquement pour vous aider Monsieur. N’ayez aucune arrière pensée, je vous fais cette proposition en tout bien tout honneur.
(Rebbeca continue à retourner les cartes.)
Rebbeca - Tu sais Richard, que l’idée de Margaret n’est pas si sotte, quand on regarde les cartes…
Richard (se levant d’un bond) - Mais oui !
(Les deux femmes sursautent.)
Ce qu’il nous faut, c’est un spécialiste. Quand les chevaux sont malades, qui appelle-t-on ?
Rebbeca - Le vétérinaire ?
Richard - Et quand la voiture est en panne, qui appelle-t-on ?
Rebbeca - Le garagiste. Belle démonstration Richard ! Nous savons tous à présent qu’à chaque problème, correspond son corps de métier. Et dans le cas qui te concerne, à quel corps de métier penses-tu faire appel ?
Richard (triomphalement) - Charles !
Rebbeca et Margaret (ensemble) - Charles ?
Richard - Mais oui, Charles. Il est certainement le meilleur spécialiste que je connaisse en la matière.
Margaret - Monsieur, vous connaissez les fréquentations de Monsieur Charles. Il ne va vous amener que des ennuis.
Rebbeca - Je trouve-moi, au contraire, que ce serait une excellente idée. (S’adressant à Richard.) Tu devrais lui dire de venir au château, pour lui expliquer la situation.
Richard - Mais oui, c’est cela. Avec un peu de chance, il sera libre pour le week-end. Je l’appelle tout de suite.
(Richard se dirige vers le téléphone, cherche le numéro dans un calepin, décroche le combiné et compose le numéro.)
Margaret (à Rebbeca) - Je constate que vous envisagez la venue de Monsieur Charles avec joie. Il faut dire que vous avez de bonnes raisons pour cela. Mais en ce qui me concerne, je crains le pire. Vous verrez Mademoiselle, nous en reparlerons.
Rebbeca - Mais non Margaret, aucun problème. Je l’ai vu dans les cartes, tout allait bien. Bien sûr, il y a quand même eu le notaire ce matin… (Elle est pensive.)
(Margaret sort.)
Richard - Ça y est. Ça sonne.
(Lentement Rebbeca rassemble ses cartes pour les mettre dans sa poche. Elle va poser le cône sur un meuble puis sort à son tour. Richard obtient son correspondant.)
Allô Charles ? Ici c’est Richard. Alors comment vas-tu vieux frère…
LE RIDEAU TOMBE
ACTE II
SCENE 1
Margaret-Charles-Betty
Le rideau s’ouvre. La scène est vide. On entend des bruits de voix dans une pièce voisine.
Margaret - J’espère que vous avez fait bonne route.
Charles - Il n’y avait que quelques dizaines de kilomètres. Et le brouillard ayant fini par se lever, la route n’a pas été trop mauvaise.
(Charles pénètre dans le salon. Il se plante au milieu de la pièce, silencieux, et regarde tout autour de lui. A ce moment arrive Betty. Elle regarde partout aussi, et elle émet un sifflement d’admiration. Margaret arrive enfin, suivie d’un groom, les bras chargés de valises.)
Margaret - Posez ça là.
(Le groom sort.)
Charles - Je dois vous féliciter Margaret, vous dirigez cette maison d’une main de maître.
Margaret (visiblement flattée) - Merci Monsieur Charles.
(Pendant que Charles parle, Betty s’est assise sur le bord d’un fauteuil, sort une lime de sa poche, et se lime les ongles en l’écoutant.)
Charles - C’est extraordinaire. Rien n’a changé depuis la dernière fois où je suis venu. Pas un meuble n’a bougé, pas un tableau. (Il arrive devant le portrait de Lord MAC GREGOR et s’immobilise.) Ah ! Quelle tragédie ! La mort de Lord MAC GREGOR m’a bouleversé. Il semblait encore si jeune. On aurait dit que le temps n’avait pas d’emprise sur lui. (Puis riant.) Et quelle vitalité ! Quel tempérament ! Si vous voyez de quoi je veux parler.
Margaret (un peu gênée) - Oh ! Je vois très bien, Monsieur… En effet, la mort de ce cher Lord MAC GREGOR a été un grand choc pour nous aussi. (Elle porte un mouchoir à ses lèvres.)
Charles - Et comment ont réagi Rebbeca et Richard ?
(Margaret secoue la tête dans une attitude de profonde tristesse.)
Oh ! J’imagine. Bouleversés eux aussi… (Il soupire.) J’étais tellement désolé de ne pas être auprès d’eux pour leur apporter mon soutien.
Margaret - Oh oui, Monsieur, cela a été un moment difficile pour nous tous. (Elle soupire.) Et bien, soyez le bienvenu au château, Monsieur Charles. Souhaitons que votre venue mettra un peu de gaieté dans cette maison.
Betty - Oh...