Au lever du rideau, c’est le matin. Par la fenêtre, le soleil éclaire la pièce.
Nous trouvons M. et Mme Masson effondrés, ils sont assis et paraissent épouvantés par un drame récent.
Après un long silence.
Liliane. – Il n’y a qu’à nous que ce genre de chose arrive.
Gérard. – Je dois dire que c’est atroce.
Liliane. – Et les gens vont jaser.
Gérard. – Ça, je m’en fous !
Liliane. – Et pour la remplacer, ça ne sera pas facile.
Gérard. – Je t’en prie, un peu de pudeur après ce que l’on vient de voir…
Liliane. – Je suis bouleversée, je n’oublierai jamais cette scène.
Gérard. – Qui a pu faire ça ?
Liliane. – Et chez nous ! Elle aurait pu faire ça ailleurs.
Gérard. – Nous n’y sommes pour rien.
Liliane. – C’était une garce.
Gérard. – Je t’en prie, ce n’est plus possible de la traiter comme ça.
Liliane. – Ça ne change rien, c’était une garce.
Gérard. – Je t’en prie, modère tes expressions.
Liliane. – Tu la défends ?
Gérard. – Non, bien sûr que non, mais maintenant il y a des mots à éviter.
Liliane. – Je maintiens : c’était une garce qui couchait avec n’importe qui.
Gérard. – Elle ne couchait pas avec n’importe qui.
Liliane. – Qu’en sais-tu ?
Gérard. – Rien, bien sûr.
Liliane. – Cette fille en était une drôle, je ne suis pas aveugle.
Gérard. – Tu brodes un peu.
Liliane. – J’en sais plus long que tu ne le penses. D’ailleurs, j’en parlerai à la police.
Gérard. – Ils sont bien longs à venir, ceux-là, il y a bien vingt minutes que je leur ai téléphoné… À ce sujet, je te mets en garde : fais attention à ce que tu vas dire aux policiers, ne va pas dire n’importe quoi.
Liliane. – Merci pour le n’importe quoi.
Gérard. – Je veux dire que pour ces gens-là, il faut des choses tangibles, précises et vérifiables.
Liliane. – Je sais ce que je leur dirai et aussi ce que je ne dois pas dire. Les voilà.
À ce moment, on entend une sonnerie.
- Masson appuie sur un bouton qui ouvre le portail du parc et, quelques secondes après, apparaît le commissaire Doyelle.
Le commissaire. – Monsieur Masson ? Je suis le commissaire Doyelle et voici… (Il se retourne et appelle vers le parc.) Vous venez, Mathieu ?
Apparaît l’inspecteur Mathieu.
Mathieu. – Oui patron… J’admire le cygne sur l’étang… J’ai le même à la maison.
Le commissaire, surpris. – Dans votre appartement ?
Mathieu. – Oui, en plâtre, sur mon buffet.
Le commissaire. – Mathieu, je vous en prie… (À M. et Mme Masson.) Voici l’inspecteur Mathieu.
- Masson s’approche du commissaire pour lui serrer la main. Mathieu pense que c’est vers lui qu’il se dirige et tend la main. Il reste le bras tendu, car M. Masson serre la main du commissaire.
Gérard. – Bonjour, monsieur le commissaire. (Il présente sa femme.) Mme Masson.
Le commissaire. – Enchanté. (Il lui baise la main.) C’est moi qui prends l’affaire en main, soyez tranquille, ça ne va pas traîner. Mathieu, mon adjoint, va procéder à l’enquête de routine.
Mathieu. – La routine, c’est moi.
Le commissaire, le coupant. – Qu’est-ce qui est arrivé ? Au téléphone, vous avez parlé d’un meurtre.
Gérard. – Oui, un meurtre.
Mathieu, surpris. – Qui ?
Le commissaire. – Oui, qui ?
Gérard. – La bonne.
Le commissaire, prétentieux. – La bonne a commis un meurtre ? Où est-elle ? Qu’on l’arrête séance tenante !
Gérard. – Mais non, c’est elle qu’on a tuée !
Le commissaire. – C’est bien ce que je disais. Et ça s’est passé où ?
Liliane. – Dans le colombier au fond du parc… C’est affreux, il y a du sang partout !
Mathieu. – Moi aussi j’ai horreur du sang… Je suis un pacifiste.
Le commissaire. – Allez, on y va. Vous venez, Mathieu ?
Mathieu. – Oui patron, j’arrive, juste quelques questions à poser à Mme Masson.
Le commissaire. – Si vous voulez… (À M. Masson.) On y va, monsieur. Montrez-moi le chemin.
Ils sortent.
Mathieu. – Alors ?
Liliane. – Moi ? Alors quoi ? Je n’ai rien à dire.
Mathieu. – Vous êtes de quel signe ?
Liliane. – De quel signe ?
Mathieu. – Pas celui de l’étang, le signe du zodiaque.
Liliane. – Et vous croyez que ça va faire avancer l’enquête ?
Mathieu. – Pourquoi pas ? Moi, je ne crois pas au hasard, les astres nous gouvernent et, lorsque Mercure rencontre Saturne, ça veut dire quelque chose. Qu’en pensez-vous ?
Liliane. – Cette affaire m’a tellement bouleversée…
Mathieu. – Et moi alors… Je veux dire, alors c’était votre bonne ?
Liliane. – Oui, notre employée de maison. Elle s’appelait Yannick.
Mathieu. – En un mot, c’était la bonne et elle habitait au fond du parc ?
Liliane, oublie la situation, et prend un air détaché et mondain. – Oui, dans un charmant petit pavillon : l’ancien colombier. C’est très accueillant, vous devriez y jeter un œil, je suis sûre que ça vous plaira beaucoup.
Mathieu. – Je n’en doute pas, madame.
Liliane, rupture de ton. – Quand je pense qu’hier elle était encore là près de nous !
Mathieu. – Vous l’aimiez beaucoup ?
Liliane, ironique. – Ah oui ! Beaucoup ! Mon mari aussi, d’ailleurs !
Mathieu. – Bon, allez, on y va…
Liliane. – Dans le colombier ?
Mathieu, horrifié. – Oh non ! Je veux dire, on attaque. (Il sort son carnet et son crayon pour prendre des notes.) Vous vous appelez Masson… (Il épelle.)
Liliane. – C’est ça.
Mathieu. – Prénom ?
Liliane. – Liliane.
Mathieu. – J’aime beaucoup. J’ai d’ailleurs connu une Liliane, elle rackettait les messieurs à qui elle vendait ses charmes… Vous comprenez ?
Liliane, impatiente. – Oui, je vois.
Mathieu, s’apercevant de sa maladresse. – Excusez-moi… Née ?
Liliane, dans la distraction. – Aquilin, je crois !
Mathieu. – Non, excusez-moi, vous êtes née, je veux dire votre nom de jeune fille ?
Liliane. – Ah oui… De Sermaise.
Mathieu. – En deux mots ?
Liliane. – Oui, s’il vous plaît.
Mathieu, épelle. – De Sermaise…
Liliane. – C’est ça.
Mathieu. – Vous êtes née vers… Enfin, avant-guerre ?
Liliane, offusquée. – Non, après si vous voulez bien, en 45.
Mathieu. – Je ne me trompe jamais beaucoup… Mois ?
Liliane, impatiente. – Arrêtez de parler de vous, vous dites toujours « moi » ! Vous ! Je ne sais pas quand vous êtes né, mais franchement ça m’est égal.
Mathieu. – Excusez-moi, madame, mais je disais « mois », mois de naissance.
Liliane. – Octobre, 26.
Mathieu. – Scorpion.
Liliane. – C’est important pour l’enquête ?
Mathieu. – Peut-être. Les Scorpions sont jaloux, orgueilleux, extrémistes…
Liliane. – Ce n’est pas du tout mon cas.
Mathieu. – Luther, Lénine et Picasso étaient Scorpions.
Liliane, impatientée. – Rien à voir avec moi.
Mathieu. – Sans profession ?
Liliane. – Sans.
Mathieu, paraissant satisfait. – Alors, comment ça s’est passé ?
Liliane. – J’allais justement vous le demander. C’est bien votre métier de résoudre les énigmes ?
Mathieu. – Oh ! madame, il ne faut pas aller trop vite !
Liliane. – Je n’ai pas l’impression que nous avancions beaucoup.
Mathieu. – Erreur, madame : je connais déjà votre signe du zodiaque.
Liliane. – Oui, je sais : jaloux, orgueilleux, etc.
Mathieu. – Extrémiste.
Liliane. – Oui, et alors ?
Mathieu. – Alors, je réfléchis.
Liliane. – Je vous en prie.
Après un long silence.
Mathieu. – Qui a découvert le corps ?
Liliane. – Hélas, monsieur, c’est moi.
Mathieu. – Tant mieux, ça tombe bien.
Liliane. – Vous trouvez ?
Mathieu. – Il était quelle heure ?
Liliane, exaspérée. – Ça y est, on démarre ?
Mathieu. – Pour moi, c’est presque terminé.
Liliane. – Vous connaissez l’assassin ?
Mathieu. – Pas encore, et je laisse ça au commissaire, c’est à lui que ça revient.
Liliane. – Oui, c’est plus sûr, je crois.
Mathieu. – Alors, quelle heure m’avez-vous dit ?
Liliane. – Mais je n’ai encore rien dit !
Mathieu. – Alors dites !
Liliane, sur un ton mondain. – Il faut vous dire que M. Masson, mon fils, et moi-même, prenons chaque matin notre petit déjeuner ici même vers huit heures.
Mathieu. – Je vous en prie, pas si vite, je suis pas sténo. Votre fils s’appelle ? (Il continue à prendre des notes.)
Liliane. – Michel.
Mathieu. – Âge ?
Liliane. – C’est reparti ?
Mathieu. – Il le faut, madame.
Liliane. – Vingt-deux ans. Il est né le 14 juin 1968.
Mathieu. – Un Gémeaux.
Liliane. – Ça vous reprend !
À ce moment, le commissaire et M. Masson réapparaissent dans la pièce.
Le commissaire. – Ce n’est pas beau à voir, cette jeune femme a été sauvagement frappée un peu partout et particulièrement sur la tête et au visage… Puis-je téléphoner ?
Gérard. – Mais certainement, mais pas sur cette ligne, elle semble en dérangement. On m’a déjà appelé deux fois ce matin avant votre arrivée et il n’y a personne au bout du fil. Venez dans mon bureau, j’ai une autre ligne.
Le commissaire et M. Masson sortent.
Mathieu. – Reprenons, madame. Vous me disiez que le petit déjeuner avait lieu habituellement ici même à huit heures ?
Liliane. – C’est exact. Et nous trouvons toujours la table mise, le café fait et tout en ordre pour prendre notre repas du matin.
- Masson revient dans la pièce.
Mathieu. – C’est très sympa, ça.
Gérard. – Je dois dire que ce matin, j’ai été très surpris de ne pas sentir la bonne…
Mathieu, l’interrompant. – Pourquoi ? Elle avait une odeur particulière ?
Gérard. – Laissez-moi finir : sentir la bonne odeur du pain grillé.
Mathieu. – Je me disais aussi… (Épelant tout haut en inscrivant sur son carnet.) Du pain grillé… Allez-y, vous pouvez continuer.
Liliane. – Vous pensez que ce détail a de l’importance ?
Mathieu. – Il ne faut rien négliger. Je vous en prie, poursuivez.
Gérard. – Nous avons pensé que Yannick ne s’était pas réveillée, et ma femme est allée préparer le café.
Le commissaire revient dans la pièce.
Le commissaire. – J’ai prévenu le parquet et l’Identité judiciaire, ces messieurs seront là dans moins d’une demi-heure et, après les constatations d’usage, le corps sera emmené.
Gérard. – Cette pauvre Yannick !
Liliane, dans le mépris. – Pauvre Yannick !
Le commissaire. – Mathieu, avez-vous recueilli la déposition de Mme Masson ?
Mathieu. – C’est en train de se faire, patron… (Il lit sur son carnet.) Liliane Masson née de Sermaise, le 26.10.52 à… Au fait, je n’ai pas noté votre lieu de naissance ?
Liliane. – Mais vous ne me l’avez pas demandé !
Le commissaire, prétentieux. – Nous verrons ça plus tard… Je dois retourner à mon bureau. Mathieu, vous allez poursuivre vos investigations, me faire votre rapport, et je prendrai les dispositions qui s’imposent.
Mathieu. – Oui patron.
Le commissaire, à M. et Mme Masson. – Soyez tranquilles : quand Mathieu aura déblayé le terrain, je peaufinerai son enquête et je ne tarderai pas à conclure, j’ai l’habitude. Je passerai en soirée. Mathieu, travaillez bien.
Mathieu. – Oui patron. (Le commissaire sort. À lui-même.) Allez, Mathieu, au boulot ! Les trente-neuf heures, c’est pas pour toi. (À M. et Mme Masson.) Alors, la porte du colombier, elle était ouverte ou fermée ?
Liliane. – Ouverte. Yannick ne fermait jamais sa porte.
Mathieu, timidement. – Monsieur et madame Masson, je vais être obligé de vous poser un certain nombre de questions précises.
Liliane. – Encore ! Je n’ai rien à ajouter.
Mathieu. – Cependant, madame, la victime vivait chez vous, elle est assassinée chez vous, vous devez comprendre que vous avez intérêt à collaborer le plus possible avec nous. De plus, c’est vous, madame, qui la découvrez. En conséquence, vous devez nous fournir un ensemble de renseignements pouvant nous orienter vers une piste valable.
Gérard. – Nous sommes à votre disposition.
Liliane. – Vous n’allez tout de même pas nous soupçonner !
Mathieu. – Oh non… Mais c’est quand même dans les choses possibles.
Liliane. – C’est dur à entendre.
Mathieu. – Mais non, il ne faut pas vous froisser. Soyez gentille et donnez-moi quand même quelques renseignements sur la victime : ses nom, prénom, date et lieu de naissance.
Liliane. – C’est reparti… Voulez-vous me permettre une seconde… (Elle se dirige vers un secrétaire pour y prendre un cahier.) J’ai tout noté sur ce cahier : c’est nécessaire pour la Sécurité sociale.
Mathieu, écrivant sur son carnet. – Était inscrite à la Sécurité sociale…
Liliane, feuilletant son cahier. – Yannick Kermenec.
Mathieu. – Kermenec, ça sent le varech et la crêpe...