PREMIER ACTE
Bertrand et Prunelle entrent par la porte principale et visitent le studio.
Bertrand - Voilà, c’est ici. Ça conviendra très bien. Ce n’est pas trop cher, ce n’est pas trop grand. Ça fait à la fois studio et bureau. On peut y travailler le jour, y dormir la nuit. Les gens vous louent ça pour un jour ou deux, pour leurs rendez-vous d’affaires ou leurs rendez-vous de cœur. Pas d’investissement, peu de gestion. Vous verrez, Prunelle, c’est plus facile que l’immobilier à long terme et ça rapporte plus.
Prunelle - Vous croyez, patron ?
Bertrand - C’est sans problème. Aujourd’hui, tout va vite. Les affaires aussi. Il faut mettre à la disposition des décideurs des lieux de rencontre dont ils n’ont besoin que quelques heures quand ils veulent traiter une affaire sur place. Je vais le sous-louer dix fois le prix de revient. Même avec les creux, je ne serai pas perdant. (Ils visitent le studio.) Alors, ici le bureau-séjour, là un placard-débarras… Tiens, il est fermé et il n’y a pas de clé. Bon, peu importe dans l’immédiat, on verra plus tard. Ici un coin-repos avec une petite salle de bains, et là une mini-cuisine pour les radins qui ne veulent pas payer le restaurant à leurs clients…
Prunelle - … Ou à leur secrétaire ! Des patrons dans votre genre, par exemple.
Bertrand - Prunelle ! Je vous dispense de vos réflexions aussi sottes que grenues. Les temps sont durs. Mes notes de frais sont vérifiées deux fois : la première fois par ma femme et la seconde fois par le fisc. Alors, s’il vous plaît, arrêtez avec vos demandes d’invitations déguisées.
Prunelle - Déguisées ou pas, des notes de restaurant avec un repas pour la secrétaire, le fisc n’a pas dû en vérifier souvent.
Bertrand (agacé) - Prunelle, ça va comme ça, hein ! Ça va bien comme ça ! Maintenant vous allez au journal pour l’annonce. Et surtout essayez de marchander.
Prunelle - Evidemment. Si l’agence Bertrand Bertrand ne marchandait pas, ça paraîtrait suspect.
Prunelle sort.
Bertrand - Elle m’énerve ! Elle m’énerve ! Elle ne se rend pas compte comme les temps sont durs, comme tout augmente : les charges, les impôts, l’Urssaf, les transports, l’eau, l’électricité, le téléphone, la T.V.A… Enfin, on survit péniblement quand même. Bon, passons aux choses sérieuses et agréables. Il faut que j’appelle Maud pendant que Prunelle n’est pas là… Ah ! Maud… D’ici à ce que l’annonce paraisse, ça me laisse quelques jours. On pourra se voir discrètement ici et faire plus ample connaissance. (Il téléphone.) Allô ! Le salon de coiffure Défini-Tif Maud ? (…) Bonjour, passez-moi votre patronne. (…) Merci. (…) Allô ! Maud ! Bonjour, c’est Bertrand Bertrand. (…) Vous êtes enchantée ? (…) Très b… (…) Ah ! pardon, en shampooing… (…) Shampooing et coloration. Je vois… Juste un mot : comme prévu, j’ai loué le studio-bureau de la rue des Pois de Senteur. (…) Oui. (…) Alors en attendant que l’annonce paraisse et que les clients arrivent, vous pourriez peut-être me rendre une visite discrète. (…) Mais si… (…) Mais si… (…) Vous êtes charmante. (…) Je vous remercie. Je… (…) Vous… (…) Oui… (…) Moi aussi… (…) Je… (…) Oui… (…) Non… (…) Je… (…) Moi aussi… (…) Je… C’est ça… (…) Au revoir… (…) Moi aussi… (Il raccroche.)
Retour de Prunelle.
Prunelle - Voilà, pas de problème patron. L’annonce paraîtra toutes les semaines à partir de la semaine prochaine.
Bertrand - Quel jour de la semaine prochaine ?
Prunelle - Jeudi.
Bertrand - Jeudi ! Très bien ! Parfait, parfait.
Prunelle (à part) - Tiens, c’est bien étonnant qu’il ne râle pas que c’est trop long comme délai et qu’il va se retrouver en faillite… (Le téléphone sonne. Elle décroche.) Allô ! (…) Bonjour madame Bertrand. (…) Oui, votre mari est ici. Je vous le passe.
Bertrand (au téléphone) - Oui… (…) Comment tu n’as pas trouvé le studio ? (…) Mais aussi pourquoi tu cherches… (…) Savoir ce que je manigance ? (…) Mais enfin, mon poussin, tu pousses, hein ! (…) Bon, je vais te chercher. (Il raccroche.)
Prunelle - Qu’est-ce qu’il se passe ?
Bertrand - Il se passe que madame veut tout savoir sur ce studio, qu’elle le cherchait et qu’elle s’est perdue. Alors je vais tenter de la retrouver au coin de la rue, dans un Abribus.
Prunelle - Pour vous retrouver avec votre femme, un Abribus, c’est pas vraiment confortable. Vous feriez mieux de venir ici, vous seriez plus à l’aise.
Bertrand - C’est prévu. (A part.) Je me demande si elle me nargue ou si elle me prend pour un imbécile. Peut-être les deux.
Bertrand sort. Prunelle vérifie qu’il soit bien parti et se précipite sur le téléphone.
Prunelle - Allô ! (…) Edouard, c’est Prunelle. Dis donc j’ai un truc pour arrondir la fin du mois. Le patron sous-loue à la journée un studio-bureau, mais l’annonce ne paraîtra que jeudi prochain. En attendant, c’est libre. Alors si on pouvait trouver quelqu’un nous-mêmes avant les clients de l’annonce, on empocherait toujours quelques jours de loyer. Ça lui ferait les pieds à ce vieux radin… (…) Tu cherches de ton côté et moi du mien. (…) O.K. Salut. (Elle raccroche.) Et voilà. Si je peux me faire un petit à-côté, je ne vais pas me gêner.
Retour de Bertrand, accompagné de son épouse.
Mme Bertrand - Alors nous voilà enfin arrivés ! Bonjour Prunelle.
Prunelle - Bonjour madame. Votre mari vous a retrouvée ?
Mme Bertrand - S’il m’avait donné tout de suite l’adresse exacte, je ne me serais pas perdue. Mais il n’avait pas l’air d’avoir vraiment envie de me la donner, cette adresse.
Bertrand - Moi ? Alors là, tu pousses, hein, mon poussin ! Tu pousses !
Mme Bertrand - On verra bien. D’ailleurs, je vais surveiller de près tes locataires. Et si jamais tu me joues un tour de cochon…
Bertrand - Un tour de cochon !… Oh ! mon poussin !
Le téléphone sonne. Mme Bertrand décroche.
Mme Bertrand - Allô ! (…) Oui… (…) Ah bon ! (…) Très bien… (…) Parfait, parfait. C’est noté. (Elle raccroche.) C’est bien ce que je pensais. Ça commence. Je viens d’avoir quelqu’un qui ne savait pas que c’était moi et qui m’a dit : « Ça y est, je t’ai trouvé quelqu’un pour deux ou trois soirées. A cent euros, c’est une affaire. » J’avais donc raison ! C’est bien une maison de passe que tu comptes exploiter. Et tu en seras sans doute le meilleur client.
Bertrand - Mais pas du tout ! Enfin, mon poussin, tu te trompes, ce n’est pas possible ! D’ailleurs, l’annonce n’est pas encore parue.
Mme Bertrand - Justement, tu profites du délai pour tenter de meubler tes soirées. Odieux personnage !
Prunelle - Madame, ne vous emballez pas, c’était plutôt un de nos agents ou collaborateurs qui a cru avoir affaire à moi.
Bertrand - Mais bien sûr, c’est évident ! (A part, à Prunelle.) Bravo, merci.
Prunelle (à part, à Bertrand) - De rien. Vous tâcherez de vous en souvenir lors de la prime de fin de mois.
Mme Bertrand - Et comment cette personne était-elle au courant ?
Prunelle - Par l’agence, certainement.
Bertrand - Certainement. (A part.) Si j’ai déjà des clients, je ne vais pas pouvoir profiter de ce studio. Maud va être furieuse. Pour cent euros, c’est pas une affaire.
Prunelle (à part) - Et voilà ! Elle avait bien besoin de répondre ! Maintenant, c’est lui qui va empocher les cent euros.
Mme Bertrand - Bon, admettons. Mais ces cent euros inespérés seront pour moi. Pour m’acheter une paire de chaussures neuves. Ça t’apprendra à me faire marcher.
Bertrand (à part) - Il faut que je prévienne Maud.
Prunelle (à part) - Il faut que je prévienne Edouard.
Mme Bertrand - Ah oui ! J’oubliais… Il faut que je vous prévienne : j’ai dit à tante Antonine qu’elle pouvait venir passer un jour ou deux dans le studio avant que les premiers clients n’arrivent.
Bertrand et Prunelle (simultanément) - Ah non !
Mme Bertrand - Comment ça, « ah non » ?
Bertrand - Ben… euh… tu comprends… les affaires… il… il peut y avoir un gros client urgent…
Prunelle - Oui, bien sûr, c’est ça ! Il peut y avoir une urgence pour un gros client.
Mme Bertrand - Hum… oui, peut-être. On verra bien. Et il est correct au moins ce studio ?
Bertrand - Mais tu vas te rendre compte tout de suite. Prunelle, faites visiter à madame… (A part.)… pendant que je téléphone à Maud…
Prunelle - Ah non ! Patron, ce serait beaucoup mieux si c’était vous… (A part.)… pendant que je téléphone à Edouard…
Bertrand - Mais non, mais non ! Vous, Prunelle… Entre femmes…
Prunelle - Mais non, mais non ! C’est plutôt le rôle du mari.
Bertrand - Prunelle, allez-y, je vous en prie.
Prunelle - Mais non, mais non ! Je n’en ferai rien.
Bertrand (énervé) - Accompagnez madame, c’est un ordre.
Prunelle - Bon, bon, j’y vais ! Inutile de vous énerver et de crier comme ça !
Bertrand (énervé et criant fort) - Mais je ne crie pas ! Je ne m’énerve pas ! Je vous demande gentiment de faire visiter l’appartement à madame ! (Criant encore plus fort.) Je vous le demande gentiment !
Mme Bertrand (ironique) - Puisqu’il vous le demande gentiment… Allons voir.
Elles passent à la salle de bains et Bertrand se précipite sur le téléphone.
Bertrand - Allô ! (…) Le salon Défini-Tif Maud ? (…) Oui… (…) Pourrais-je parler à Maud s’il vous plaît ? (…) Oui, votre patronne… (…) Ah… (…) Oui… (…) J’attends… Mais faites vite, c’est urgent. (Il jette des regards désespérés vers la porte de la salle de bains.) Vite… Ah là là !… Ah là là !
Retour de Prunelle et Mme Bertrand.
Mme Bertrand - C’est effectivement un joli bureau-studio. Pas très grand, mais suffisant. Bertrand, tu m’écoutes ?
Bertrand - Ah là là !… Ah… euh… oui, bien sûr.
Mme Bertrand - Tu as déjà quelqu’un ?
Bertrand - Euh… oui… euh… non… enfin… je… je ne sais pas… il faut que j’attende et… et… Oh ! et puis, après tout, tant pis ! On ne va pas… (Il va pour raccrocher, mais sa femme lui prend le téléphone des mains pour répondre.)
Mme Bertrand - Comment, « tant pis » ? Il faut que les gens sachent ce qu’ils veulent. On n’a pas de temps à perdre. (Au téléphone.) Allô ! Allô !… Quelle pagaille… Allô ! (…) Oui… (…) Quoi ? (…) Qui ? (…) Maud ? (Bertrand est catastrophé.) Oui, bonjour madame, alors que désirez-vous ? (…) Comment qu’est-ce que je veux moi ? (…) Mais rien, c’est vous qui… (…) Comment ça une coupe ou une mise en plis ? Mais vous faites erreur madame. (…) Comment, c’est moi qui appelle ? (…) Non mais… (…) Quel culot ! Si vous ne savez pas reconnaître vos erreurs… (…) Je ne suis pas prête à aller me faire coiffer chez vous. (Elle raccroche. Bertrand s’éponge nerveusement.) D’ailleurs, je ne sais même pas qui c’est cette espèce de coiffeuse.
Bertrand - Heureusement !
Mme Bertrand - Tu dis ?
Bertrand - Je dis… je dis… heureusement… heureusement que tu étais là pour lui river son clou à celle-là. Non mais des fois… Tu te rends compte, hein ? « Voulez-vous une coupe, un shampooing, des frisettes ? » Ah là là ! Elles en ont du culot chez Défini-Tif Maud.
Mme Bertrand - Tu connais ?
Bertrand - Ah… euh… je… non… je disais… je disais la mode, c’est pas définitif.
Mme Bertrand - Ah bon ! Oui, c’est bien vrai.
Prunelle - Monsieur, vous devriez aller voir à la salle de bains, il me semble qu’il y a un robinet qui fuit. Madame me l’a fait remarquer. (A part.) Il faut absolument que je téléphone à Edouard.
Mme Bertrand - Moi ? Mais je n’ai rien vu…
Prunelle - Mais si, madame, vous l’avez bien vu.
Mme Bertrand - Alors ça, ça m’étonnerait.
Bertrand - Bon, bon, ça va bien. Allons voir.
Bertrand et sa femme passent à la salle de bains. Prunelle se précipite sur le téléphone.
Prunelle - Allô ! Edouard ? (…) Dis donc, fais gaffe quand tu téléphones. Tout à l’heure, c’est la patronne qui a répondu et c’est elle qui va encaisser le fric… (…) Oui, eh bien, écoute quand tu parles, espèce d’âne… (Retour de Bertrand...