1. Les insomnies
ça commence par des insomnies
toutes les nuits, à deux-trois du mat, je me réveille
les idées claires, les yeux comme ça
vous aussi, ça vous arrive, des fois ?
impossible de me rendormir
je regarde dehors
je bois un verre d’eau dans le noir
je mange une pomme sans la voir
je me recouche
qui m’appelle ?
c’est mon nom qu’on chuchote
tout est noir et flou autour de mon lit
chuchote, chuchote
mon nom flotte dans la pénombre
mon nom d’avant
mon nom du collège
pour tout vous dire, je
depuis cette année-là, moi
quand j’ai votre âge
souvent, voilà je
d’un coup ça me prend
faut que je défasse mes chaussures
pieds nus dans la terre, dans l’herbe sinon j’étouffe
souvent aussi
plusieurs fois par jour, même des fois par heure, je
faut que j’ouvre mon blouson
que je lâche mes cheveux
que je remonte mes manches pour sentir le vent sur moi, même froid, sinon j’étouffe
et la nuit
presque chaque nuit, des fois, je
quand je me réveille
faut que j’ouvre la fenêtre, à n’importe quelle saison
moi, la nuit faut que je les voie sinon
la nuit, j’étouffe sans les étoiles
deux heures dix à mon réveil
fenêtre, verre d’eau, pomme
la lune verte me crie : dehors !
maintenant ?
tout le monde dort, personne te verra
je me lève
le couloir craque
chaussures, clés, blouson, j’ouvre la porte
l’odeur de la nuit : comme un coup de tonnerre sans orage
je défais mes chaussures
je me mets à courir dans les rues vides remplies de nuit, je ris
un feu clignote, je lui fais : salut !, je continue
chuchote chuchote, mes pieds frottent la peau des trottoirs
je traverse le parking de la gare
je saute au-dessus des voies comme un mouton par-dessus ses barrières
je cours, je cours dans la nuit ferroviaire
je galope par-dessus les rails
je plonge dans la forêt
les arbres
je les regarde comme on regarde une foule quand on cherche quelqu’un qu’on aime
lui !
j’attrape son tronc
je le serre de toutes mes forces
la nuit respire avec moi
ses odeurs, ma joie
quand je reviens chez moi : plus de chaussures
qui c’est qui m’a piqué mes chaussures ?
à la place, plantée dans ma porte : une plume
je regarde partout : personne
c’est une blague ?
je comprends pas
on a juré tous les trois de rien dire à personne,
jamais après ce qui s’est passé
2. L’internat
les plumes, c’est notre code, à l’internat
notre code secret pour se dire qu’on craque
l’internat, le premier soir, c’est la jungle, hein ?
faut se ruer pour pas se faire éjecter
quelqu’un.– non c’est pris !
notre table du dîner, on la garde toute l’année
table de la loose : les trois derniers
Fil, Tak, moi et une place vide
forcés de se supporter tous les soirs, ou pas
obligés de manger face à face, plateau contre plateau, sans se regarder, ou en douce
on sauce nos assiettes, on se bourre de tranches de pain, on mastique en silence
c’est Fil qui craque, un soir de hachis parmentier :
fil.– c’est pas un...