Sauvage

Une bande de trois collégien·nes s’échappe régulièrement de l’internat pour partir au creux de la forêt vivre des aventures au plus près de la nature. Au fil du temps, leurs escapades prennent une ampleur qu’ils ne maîtrisent plus, jusqu’à leur brutale interruption. À l’âge adulte, ce secret les hante encore.

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Liste des personnages (5)

Dragonfly Femme • Adolescent
Tak Homme • Adolescent
Fil Homme • Adolescent
Unlucky Luke Homme • Adolescent
Un homme / un adulte Homme • Adulte

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1. Les insomnies

ça commence par des insomnies

toutes les nuits, à deux-trois du mat, je me réveille

les idées claires, les yeux comme ça

vous aussi, ça vous arrive, des fois ?

impossible de me rendormir

je regarde dehors

je bois un verre d’eau dans le noir

je mange une pomme sans la voir

je me recouche

qui m’appelle ?

c’est mon nom qu’on chuchote

tout est noir et flou autour de mon lit

chuchote, chuchote

mon nom flotte dans la pénombre

mon nom d’avant

mon nom du collège

pour tout vous dire, je

depuis cette année-là, moi

quand j’ai votre âge

souvent, voilà je

d’un coup ça me prend

faut que je défasse mes chaussures

pieds nus dans la terre, dans l’herbe sinon j’étouffe

souvent aussi

plusieurs fois par jour, même des fois par heure, je

faut que j’ouvre mon blouson

que je lâche mes cheveux

que je remonte mes manches pour sentir le vent sur moi, même froid, sinon j’étouffe

et la nuit

presque chaque nuit, des fois, je

quand je me réveille

faut que j’ouvre la fenêtre, à n’importe quelle saison

moi, la nuit faut que je les voie sinon

la nuit, j’étouffe sans les étoiles

deux heures dix à mon réveil

fenêtre, verre d’eau, pomme

la lune verte me crie : dehors !

maintenant ?

tout le monde dort, personne te verra

je me lève

le couloir craque

chaussures, clés, blouson, j’ouvre la porte

l’odeur de la nuit : comme un coup de tonnerre sans orage

je défais mes chaussures

je me mets à courir dans les rues vides remplies de nuit, je ris

un feu clignote, je lui fais : salut !, je continue

chuchote chuchote, mes pieds frottent la peau des trottoirs

je traverse le parking de la gare

je saute au-dessus des voies comme un mouton par-dessus ses barrières

je cours, je cours dans la nuit ferroviaire

je galope par-dessus les rails

je plonge dans la forêt

les arbres

je les regarde comme on regarde une foule quand on cherche quelqu’un qu’on aime

lui !

j’attrape son tronc

je le serre de toutes mes forces

la nuit respire avec moi

ses odeurs, ma joie

quand je reviens chez moi : plus de chaussures

qui c’est qui m’a piqué mes chaussures ?

à la place, plantée dans ma porte : une plume

je regarde partout : personne

c’est une blague ?

je comprends pas

on a juré tous les trois de rien dire à personne,

jamais après ce qui s’est passé

2. L’internat

les plumes, c’est notre code, à l’internat

notre code secret pour se dire qu’on craque

l’internat, le premier soir, c’est la jungle, hein ?

faut se ruer pour pas se faire éjecter

quelqu’un.–  non c’est pris !

notre table du dîner, on la garde toute l’année

table de la loose : les trois derniers

Fil, Tak, moi et une place vide

forcés de se supporter tous les soirs, ou pas

obligés de manger face à face, plateau contre plateau, sans se regarder, ou en douce

on sauce nos assiettes, on se bourre de tranches de pain, on mastique en silence

c’est Fil qui craque, un soir de hachis parmentier :

fil.– c’est pas un...

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