ACTE I
Scène 1
Christine s’affaire dans le salon, elle vérifie le contenu du bar, remet en place un objet sur la table basse.
Christine : Voilà, tout est impeccable. Connaissant Francine, s’il restait un seul grain de poussière, elle le verrait. Et j’entends déjà ses commentaires lors du prochain comité : « Christine organise sa soirée la plus importante de l’année et elle ne vérifie même pas que le ménage ait été correctement fait ». Mais là, même elle ne pourra rien redire !
Le traiteur entre dans la pièce par le côté cour, les bras chargés de matériel.
Le traiteur : Voilà, Madame, tout est prêt. Les amuse-bouches pour l’apéro sont sur la table, les plats chauds au four et le foie gras au frigo. N’oubliez pas de le sortir une heure avant de le servir afin de le tempérer. Je charge ma voiture et je m’en vais.
Christine : Ah, c’est parfait, je vous remercie. Je vous souhaite une bonne soirée.
Le traiteur : Merci Madame, à vous aussi. Je passerai reprendre mes plats demain après-midi. Au revoir.
Le traiteur sort par le fond, Jean-Pierre qui se lèche les doigts entre par cour.
Jean-Pierre : Hmmm, délicieux ces canapés.
Christine : Enfin Jean-Pierre, ce sont les amuse-bouches pour ce soir !
Jean-Pierre : ça va, on doit être douze et tu as commandé à manger pour 20 ! Et puis vu le temps qu’il fait, ça ne m’étonnerait pas que tes convives annulent faute de pouvoir arriver jusqu’ici !
Christine : Je t’en prie, ne parle pas de malheur.
Jean-Pierre : Je ne veux pas être alarmiste, mais regarde par la fenêtre. Ça empire de minute en minute. Avec le vent et toute cette neige qui tombe je ne serais pas surpris que d’ici une demi-heure les routes ne soient plus praticables.
Christine : Tu as raison, j’étais occupée avec les préparatifs et je n’ai pas vu que le temps se détériorait autant. Mais quelle catastrophe ! ça serait un désastre si nos invités ne pouvaient pas venir !
Jean-Pierre : Bah, tu en as déjà deux. Avec nous, ça fait quatre, on pourra jouer aux cartes. Et on a assez de nourriture pour tenir le siège en attendant que la voirie vienne dégager les routes dans deux jours. C’est même mieux comme ça, si tous tes invités viennent et qu’on est coincé pour plusieurs jours, on risque de devoir tirer à la courte paille pour savoir qui se sacrifie pour les autres.
Christine : Quel idiot ! Tu ne te rends pas compte, j’ai fait miroiter à Sten et à Bella un réveillon super select pour qu’ils acceptent de venir et au lieu d’une assemblée VIP, on risque de se retrouver que les quatre, à se regarder dans le blanc des yeux. Quelle honte !
Jean-Pierre : Tout ton beau monde, c’est plutôt une bande de raseurs, oui. Tu as même invité Mercier du service placements. Il va me parler boulot toute la soirée. Tu aurais pu me demander avant d’inviter un collègue.
Christine : Ah, comme si tu ne m’avais jamais trainée à des diners barbants où j’ai dû faire la causette à d’autres femmes de banquiers qui n’avaient pas plus envie que moi d’être là. Et puis Francine Mercier est la présidente du comité d’organisation des journées d’art contemporain. Sten se réjouit de la rencontrer.
Jean-Pierre : Parlons-en de Sten… qu’est-ce qu’il fait au juste celui-là ?
Christine : C’est un artiste…
Jean-Pierre : Ah, bien. On a quelque chose de lui dans ta galerie des horreurs, qu’il pourrait nous dédicacer ?
Christine : Mais non, il fait des performances.
Jean-Pierre : Ouais, je vois le genre.
Christine : Ta banque l’avait engagé l’année passée pour une soirée. Il y avait présenté sa création « Recycle ».
Jean-Pierre : Pfff, tu sais, la banque fait ça pour les déductions fiscales pour contribution culturelle plus que par amour de l’art.
Christine : Tu es cynique et tu n’y connais rien. Francine, a entendu une rumeur disant que Art Basel s’intéressait à lui. Si on arrive à l’avoir avant, on sera considéré comme des découvreurs de talent et notre manifestation deviendra incontournable dans le milieu. Et puis baisse le ton, Sten pourrait t’entendre et je ne veux pas que tu froisses mes invités. Un bip se fait entendre. Je crois que c’est mon téléphone.
Christine sort côté cour, Jean-Pierre s’assied sur le canapé.
Scène 2
Hans Peter, l’homme à tout faire, entre par l’entrée du fond. Il traine un peu les pieds et tient deux petites bûches dans les mains. Il se dirige vers la cheminée.
Hans Peter : Bonsoir Monsieur, j’ai coupé du bois pour la cheminée. Il dépose les bûches.
Jean-Pierre : Bonsoir Hans Peter. Merci mais… ça risque d’être un peu juste.
Hans Peter : Je vais en apporter d’autres mais je ne peux pas porter des charges trop lourdes.
Jean-Pierre : Hm hm…
Christine revient côté cour.
Christine : Eh bien voilà, c’était un message de Mélisande. Elle et Karim ne vont pas venir. Ils ont peur de se lancer sur les routes vu les conditions météo.
Elle se tourne vers Hans Peter. Vous êtes encore là ?
Hans Peter : J’apportais du bois pour la cheminée.
Christine : Alors finissez et mettez-vous en route avant d’être bloqué ici. Vous avez sûrement mieux à faire pour votre Nouvel An que de rester chez nous.
Hans Peter : D’accord. Il part d’un pas lent.
Christine : Il me rend chèvre. Il est d’un mou ! Je vais aller me changer et tu ferais bien d’en faire autant.
Jean-Pierre : Est-ce bien nécessaire ?
Christine : Tu ne veux quand même pas recevoir nos invités en chemise à carreaux ? Ils risqueraient de te confondre avec Hans Peter.
Jean-Pierre : Je ne parlais pas pour moi, mais pour toi. Tu es déjà ravissante comme tu es.
Christine : La flatterie ne prendra pas.
Jean-Pierre : Je ne suis pas sûr d’avoir pris une tenue habillée avec moi.
Christine : Probablement pas, mais ne t’inquiète pas, je l’ai fait pour toi. N’aie pas l’air si déconfit, je n’ai pas pris ton smoking, juste ton costume anthracite. Ne fais pas le gamin, viens.
Elle le tire par la main et ils sortent à jardin.
Hans Peter revient avec deux petites bûches dans les mains. Il les dépose près de la cheminée et se dirige vers le bar. Il regarde à gauche et à droite, se baisse et prend un petit verre placé sous le meuble. Il regarde à nouveau à gauche et à droite, il prend un flacon se sert un verre qu’il avale d’une traite et replace le verre sous le meuble. Il ressort par le fond.
Scène 3
Bella et Sten entrent par la porte à jardin. Sten s’assied sur le canapé, Bella a son smartphone à la main.
Sten : Alors ça te plait ce chalet de luxe ?
Bella : Ouais, dommage qu’il soit aussi éloigné de la station, je serais bien allée boire un verre dans un bar pour commencer la soirée. Franchement, j’aurais préféré passer le Nouvel An dans un endroit un peu plus animé… comme Paris ou Berlin.
Sten : Je sais mais c’est important que je rencontre Mme Mercier, qui s’occupe de l’organisation du festival d’art contemporain. Christine est prête à appuyer mon travail pour que je sois un des artistes mis en valeur lors de la prochaine édition.
Bella : Et je te parie que c’est grâce à cette petite phrase sur Art Basel que je t’ai dit de poster.
Sten : J’espère que ça ne se retournera pas contre moi quand les gens verront que je ne suis pas au programme.
Bella : Ah mais tu n’y peux rien si tes followers spéculent parce que tu as simplement écrit que tu te réjouissais de la prochaine édition d’Art Basel. Et qui sait, peut-être que d'ici là ils se rendront compte de ton génie et t'inviteront.
Sten : Croisons les doigts ! Et j’ai un projet pour un concept liant vidéo et sculptures qui serait idéal pour ce genre d’événement.
Bella : Des sculptures ?
Sten : Oui, le thème sera les éléments et sur chaque sculpture, il y aura un écran où passera une vidéo. Chaque pièce sera indépendante des autres mais il y aura un fil conducteur qui les reliera ensemble. Ça sera quelque chose de très novateur et pluridisciplinaire.
Bella : Je croyais que tu préférais l’immatériel. Et tu es tellement doué dans ton domaine.
Sten : Oui, j’aime le côté éphémère de l’art mais un contrat une fois tous les tremblements de terre pour un event, ça ne remplit pas mon compte en banque. Alors que des sculptures, c’est du concret. Les gens aiment acheter du concret. Le concret, c’est du cash. Et moi, le style artiste crève misère, c’est pas mon truc. Je ne crois pas que ça soit le tien non plus d’ailleurs…
Bella : J’adore quand tu t’enflammes pour tes projets. Elle prend Sten en photo. Tu es vraiment très instagramable, chéri.
Jean-Pierre entre côté jardin, toujours dans la même tenue.
Jean-Pierre : De mon temps, on disait « photogénique ».
Sten : Les temps changent. Vous nous offrez un verre ?
Jean-Pierre : Avec plaisir, j’espère que mon martini sera digne de votre blog. Il se dirige vers le bar. Dites-moi, Mademoiselle…
Bella : Appelez-moi Bella, je vous en prie.
Jean-Pierre : Bella, donc, vous devez vous y connaitre en matière de mode ?
Bella : Oui, en effet, je m’y connais plutôt bien. J’ai un Instagram lifestyle qui a un joli succès.
Jean-Pierre : Alors que pensez-vous de ma tenue.
Bella : Euh…
Jean-Pierre : Vous ne voudriez pas me rendre service et, l’air de rien, dire à ma femme que je suis habillé de manière tout ce qu’il y a de plus tendance pour une soirée dans un chalet ?
Bella : Je veux bien essayer mais je ne suis pas certaine d’arriver à être suffisamment convaincante pour qu’elle me croie. Surtout que votre épouse est plutôt à la page dans ce domaine.
Christine arrive depuis jardin dans sa tenue pour la soirée
Christine : Bella, Sten, vous êtes là. Je pense que nos invités ne vont pas tarder et que la soirée pourra bientôt commencer. Jean-Pierre, tu ne t’es toujours pas changé.
Jean-Pierre : Non, mais Bella était justement en train de me dire que ma tenue est du dernier cri dans le style « cosy-montagnard ».
Bella : ça fait très « hygge », c’est très trendy, le style relax danois.
Christine : C’est lui qui vous a demandé de dire ça, n’est-ce pas ?
La sonnette de la porte se fait entendre.
Christine : Quel bonheur, d’autres invités ont réussi à nous rejoindre. Elle va ouvrir la porte.
Jean-Pierre : Sauvé par le gong.
Christine revient avec le traiteur.
Traiteur : Excusez-moi madame, mais je n’ai pas pu redescendre au village. La route n’est plus praticable. Je ne savais pas que faire alors je suis revenu en arrière. Est-ce que je peux rester ici pour l’instant ? Je ne vous dérangerai pas, je resterai en cuisine et pourrai vous aider pour faire le service.
Jean-Pierre :...